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Le message
prose [ ]
"La cinquième saison"

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
par [Madeleine_Davidsohn ]

2005-12-26  |     |  Inscrit à la bibliotèque par Nicole Pottier



La radio et la télévision commencèrent à sonner au même moment, l’épouvantant. « Nahaş țefa, nahaş țefa ». C’était le signal d’alarme de la guerre du Golfe. Elle ne s’était pas encore habituée à ce son strident, effrayant, qui se mettait en marche lorsqu’on s’y attendait le moins. Une fois c’était dans la salle de bains, une autre fois dans les wc, et même dans la rue, sans plus savoir vers où se diriger. Elle ne s’était pas habituée à l’abri, infime débarras, sans même une place où jeter une aiguille. Elle restait alors blottie sur la dernière marche de l’escalier qui donnait sur le réduit du sous-sol, les genoux serrés au menton, et le masque à gaz aux pieds. L’espace était étroit, il manquait d’air et le masque l’aurait étouffée au lieu de la sauver, en cas d’éventuelle attaque chimique. Un tas de choses usées, amassées pendant toute une vie, gisaient là éparpillées, les unes sur les autres , remplissant cet espace jusqu’à n’en plus pouvoir. La trappe était la seule porte de communication avec l’extérieur.
Dès le premier jour de la guerre, Corinne décida que le masque était superflu. « Si je dois mourir, ce sera à cause des explosions, et on me retrouvera sous les décombres. » pensait-elle. Car, au moins, on pouvait y arriver en un instant. De la chambre à coucher, il suffisait de tirer le verrou de la trappe et on se trouvait immédiatement au sous-sol, comme dans une cachette, à l’abri des gaz, mais avec un maximum de chances de mourir asphixié par manque d’air, ou encore de mourir écrasé, au cas où la baraque s’écroulerait .
Corinne n’habitait dans cette vieille maison que depuis deux mois, lorsque la guerre avait commencé. Deux mois pendant lesquels elle s’était enfin senti libre et heureuse, au bout du calvaire d’un mariage malheureux et d’un épouvantable divorce. Délabrée, fragile comme elle l’était, cette maison était le refuge des premières nuits tranquilles, des premiers jours lumineux, qu’il y eut ou non du soleil dans le ciel. Libre, enfin libre, comme les oiseaux dans le ciel.
En fait, Marius, son ancien mari, n’avait pas été coupable. Elle ne pouvait rien lui reprocher, même si elle avait grandement souffert, et lui avait consacré les plus belles années de sa vie. Marius était malade, et sans doute, la maladie n’était pas une faute. Elle ne le savait pas, elle ne s’y intéressait pas alors, avant le mariage, elle ne pouvait faire de reproches à personne. Pas davantage à sa belle-mère, elle ne pouvait faire de reproches à cette pauvre femme malheureuse. Sa mère ! Elle voulait une garde-malade pour son fils. Elle chercha quelqu’un pour veiller sur les insomnies de son fils, ses peurs, ses crises de dépression, et pour cela… elle était même disposée à payer . Et Corinne… se laissa acheter. Comment une pauvre fille, venue d’un kibboutz du nord du pays, vêtue de sa seule robe et d’une paire de pantoufles, pouvait-elle soupçonner ce qui l’attendait ? Comment pouvait-elle deviner le piège ?
« Ah ! et cette alarme qui n’en finit plus » ! Les pensées l’enveloppaient comme dans une nasse, l’emportaient dans un passé dont elle ne voulait plus se souvenir, qui était encore trop récent pour ne pas en ressentir à nouveau toute l’amertume, toute la souffrance. Les images se déroulaient rapidement, et une fois en marche, il n’y avait pas moyen de les arrêter.

*

Le kibboutz était en fête. En fait, c’était le pays tout entier qui faisait la fête. Pâques ! Les enfants les attendaient pour les vacances. Les adultes, pour goûter la venue du printemps, du renouveau, pour raconter encore une fois aux gosses, lors du repas traditionnel, la sortie hors d’Egypte, la délivrance du peuple juif de l’esclavage. Corinne avait dix-sept ans et était arrivée dans ce pays trois ans auparavant avec un groupe de jeunes, juste après avoir terminé le lycée. Elle était orpheline, depuis le tremblement de terre en Roumanie où elle perdit ses parents sous les décombres. On les retrouva, au bout de quelques jours, sous les ruines, main dans la main, espérant les secours ou essayant probablement de se réconforter en s’étreignant l’un l’autre. Une sœur de sa mère prit soin d’elle. Cependant, depuis toujours, son projet était d’aller en Israël. Sa tante aurait tant souhaité l’adopter ! Justement, Corinne ne céda jamais à la peur concernant les obstacles empêchant ses projets. Et ainsi, personne ne lui barra le chemin. L’agence de placement l’envoya dans un kibboutz, et elle en fut reconnaissante.. Elle n’était plus seule. Elle apprit vite la langue. Elle suivit des cours de secrétariat. Elle travaillait à la comptabilité, aidait à la crèche, à la cantine. Mais… elle se rendit bien vite compte qu’en fait, ce n’était pas simple de s’adapter et de vivre au milieu des cent trente familles du kibboutz. Autre mode de pensée, autre éducation. Il y avait des étrangers venus de toutes les parties du monde, et cela la mettait mal à l’aise, elle se sentait étrangère à son tour. Corinne se forçait à les comprendre, tâchant de devenir l’une des leurs. Mais les nuits d’hiver, lorsque le vent sifflait par les vieilles fenêtres et les portes aux planches fendues, par où le froid s’insinuait aisément, ces nuits la gelaient, l’effrayaient. Alors, se réveillaient ses rêves, ses questions sans réponse, le lourd poids de ses doutes.
Oh, si elle avait une petite maison, si petite soit-elle, mais qu’elle fût à elle, et quelqu’un là-bas pour la protéger. Etait-ce trop ? Et qu’elle pût appuyer son front contre une épaule forte, à même de chasser la peur, mais surtout, la solitude. Demandait-elle trop ? C’est exactement à ce moment-là qu’arriva l’invitation inattendue. Une parente, une cousine dont elle n’avait jamais entendu parler l’invita à Tel-Aviv pour la semaine de Pâques. Justement à Tel-Aviv. C’était vraiment merveilleux. La ville lui avait énormément plu, alors qu’elle débarquait tout juste en Israël. L’animation, les lumières, le bruit lui avaient laissé l’impression que là, tout le monde devait être heureux. Théâtres, cinémas, bars, restaurant, tout était comme un mirage aux yeux étonnés de la jeune fille à peine arrivée. Et, tout d’un coup, ainsi, de manière surprenante, l’invitation.
A la station d’autobus, elle acheta le plus grand et le plus beau bouquet de fleurs qu’elle vit. Ensuite, elle prit l’autobus pour Bat-Yam. Et même ce nom (dont la traduction est : « fille de la mer ») semblait une promesse. Elle avait envie de chanter et de danser. C’était le printemps, et elle n’avait que vingt ans. Ce jour-là, chez la cousine, elle fit la connaissance de Marius. Lui, de dix ans plus âgé, était un homme à côté d’elle si jeune et si timide. A la figure longue, osseuse, et aux tempes laissées à nu par une calvitie prématurée, aux yeux bleus, doux et compréhensifs. En sa compagnie, elle se sentit merveilleusement bien. Marius était intelligent, il était cultivé. Il connaissait par cœur la poésie, des poèmes entiers. Il les lui récitait à voix basse, enveloppante. Lermontov, Pouchkine, Minulescu, qu’elle vénérait. Ils sortirent ensuite se promener dans son auto, une superbe Volvo, le luxe des restaurants, le chant des vagues contre la falaise, les spectacles, les concerts. Elle était étourdie et aveugle.
«Il a une maison, une voiture, une situation, lui avait chuchoté la cousine. Que peux-tu désirer de plus ?»… Et Corinne ne désira rien de plus. Elle dit «Oui», heureuse de la demande, «oui», sans y penser, «Oui» sans savoir.
La surprise à sa première crise la jeta dans le plus épouvantable désespoir. De peur, elle avorta. Et au début, elle ne comprit même pas de quoi il s’agissait. Comment quelqu’un pouvait-il changer de manière si radicale, comment l’homme le plus civilisé pouvait-il se transformer en une bête ? Au fur et à mesure, elle apprit, elle lut, elle comprit. Schizophrénie. Lui, il était malade, et elle… elle était condamnée à vie. Elle voulut d’abord se suicider. Ensuite, elle voulut les tuer. Ils l’avaient dupée. Peut-être même que sa parente y était mêlée. « Un complot contre moi et ma jeunesse », se disait-elle avec désespoir. Elle essayait de se calmer, de trouver une solution raisonnable. Après les crises épouvantables, venait la rémission. Et Marius était à nouveau l’homme fin, intelligent, le gentleman impeccable. Cela durait un mois, deux, ou même plus. Alors, elle espérait un miracle.
Elle cherchait fébrilement des médicaments, courait chez les docteurs, lisait tout ce qui lui tombait sous la main, de plus nouveau et moderne dans ce domaine.
Avec le temps, elle s’habitua. Elle était devenue experte. Elle sentait venir ses crises, essayait de les dépasser. Ses dépressions duraient des jours entiers, parfois des semaines, et en fait, elle les considérait comme un bonheur, à côté des périodes d’agitation, de folie furieuse. Les années s’écoulaient et elle n’était pas en état de prendre une décision. Mais lorsqu’il la menaça d’un couteau, lors de cette nuit d’épouvante, qu’il l’enferma dans la cave, en hiver, pieds nus, vêtue de sa seule chemise de nuit, alors, elle décida de divorcer. Encore maintenant, elle ne comprenait pas d’où lui était venue la force de supporter ces cinq années, comment elle n’avait pas eu peur, comment elle avait survécu.
Le procès ? Un véritable calvaire. Il lui fallut démontrer le fait qu’il était déjà malade lorsqu’ils se marièrent. Il lui fallut chercher des actes, des preuves, voler dans les tiroirs fermés à clef, produire les certificats de sortie de l’hôpital, les analyses et les ordonnances de son traitement .
- Pourquoi t’es-tu mariée ? la question de l’avocat revenait toujours de manière obsédante.
- parce que je ne savais pas, sa réponse résonnait de manière timide et peu convaincante. Vous devez me croire !
Mais en fin de compte, elle réussit. Quand elle obtint le divorce, elle crut perdre la tête de tant de bonheur. Elle était libre, enfin, libre. Elle partit. Non, elle s’enfuit ! Elle laissa tout: les bijoux, l’alliance, et même les robes qu’il lui avait achetées. Qu’on ne dise pas qu’ils l’ont habillée.
Elle accepta la première annonce dans le journal, à la rubrique « appartements à louer ». Elle ne voulait plus de conseils, de recommandations, elle ne faisait plus confiance à personne. En plus, cette maison était meublée, or Corinne n’avait rien qui lui appartenait. Elle signa chez le notaire et remercia en pensée l’ancienne propriétaire, madame Marta Carmeli, une petite grand-mère, morte dans un asile de vieillards, sans héritiers, lui laissant ainsi la possibilité de louer immédiatement l’appartement. Après avoir vu la maison, petite et vieille, qui tenait à peine debout, l’enthousiasme de Corinne faiblit grandement. Ensuite, il revint. Le loyer était faible et l’appartement uniquement pour elle. Ici, enfin, elle ne craignait plus rien ni personne. Pas même cette affreuse guerre ne l’effrayait plus que le souvenir de son mariage. Elle restait sagement, tranquille sur les marches, attendant que passât l’alarme. Mais à ce moment précis, le cri de Marius lors de la séparation a résonné à ses oreilles. Son écho a alors brisé le silence des couloirs sans fin du tribunal et l’a poursuivi durant des jours et des jours :
-Je te tuerai ! Jamais tu ne m’échapperas, où que tu te caches…


L’alarme avait cessé depuis longtemps, mais Corinne était toujours accroupie, sur les marches de la chambre du sous-sol, perdue dans ses pensées. Lorsque, finalement, elle essaya de se redresser, son corps lui faisait mal dans chaque os, sa chair la faisait souffrir. Elle aperçut alors le paquet de lettres à ses pieds. Peut-être avaient-elles roulé depuis un tiroir ou une boîte, pendant l’attaque aérienne ? Il y avait tant de choses entassées dans la petite pièce. Elle n’a probablement pas fait attention. Elle était trop absorbée dans ses propres souvenirs. Les lettres étaient anciennes, jaunies, attachées par un ruban qui avait perdu depuis longtemps sa couleur. Quand elle les releva, un petit nuage de poussière la fit éternuer. La curiosité eut raison de sa conviction et Corinne retira du paquet une feuille mince, la retourna et examina la signature. Le choc la secoua comme une décharge électrique. La jeune femme remonta en courant les quelques marches qui séparaient le sous-sol de la chambre et elle entra dans la pièce comme une tempête, prenant avec elle les lettres de la grand-mère Marta. Elle tenait les feuilles serrées, comme si elle avait peur qu’elles ne disparaissent. Elle les rangea soigneusement en éventail sur la table, afin de voir chacune d’entre elles, séparément. Elle se pencha sur les papiers jaunis et regarda à nouveau la signature. Unique et semblable. En lettres distinctes, légèrement penchées, était écrit noir sur blanc : « Avec toute mon affection, Corinne ».
Quelqu’un frappant à la fenêtre la ramena à la réalité. Elle avait complètement oublié son rendez-vous avec Jana. Elle laissa tomber le paquet de sa main, et les minces feuilles jaunies par le temps s’éparpillèrent dans un bruit de feuilles mortes sur la couverture du lit. Corinne saisit sa veste et sortit rapidement de la maison. Elles avaient rendez-vous. Elles avaient pris des billets pour le cinéma, mais elle avait oublié. Maintenant elle brûlait d’impatience de raconter à son amie la coïncidence des noms. Cependant, une fois arrivée dans la rue, une impulsion l’arrêta. Et si les lettres détenaient un secret ? Peut-être y avait-il un mystère en leur cœur ? Son imagination travaillait fébrilement. Au cinéma, elle s’impatienta. « C’est bientôt terminé ? »
- Qu’est-ce que tu as ? lui demanda Jana, qu’est-ce qui se passe ?
- Je sens venir une migraine, mentit-elle sereinement. Je dois être fatiguée, continua t-elle dans ses explications, ressentant le besoin d’être convaincante. Parler hébreu ne représente plus un problème pour moi, mais le lire est autre chose. Cela me fatigue. Et j’ai un bon livre de la bibliothèque. A ce moment-là, son mensonge était devenu une demi-vérité.
- Oui, ce doit être cela, opina Jana. Prends un optalgin, moi cela m’aide toujours.
De retour chez elle, Corinne jeta sa veste sur une chaise, et habillée comme elle l’était, elle se blottit dans son lit. Elle dominait avec peine son impatience. Ses doigts tremblaient d’émotion quand elle ouvrit le premier pli. C’était comme si elle avait jeté un regard indiscret dans une maison étrangère. Elle ne savait pas si l’autre Corinne aurait été d’accord ou non, elle ne se posa pas la question. Elle voulait savoir ce que contenaient les lettres, elle en ressentait le besoin. « Autrement, je ne les aurais pas trouvées, se dit-elle pour se calmer. « cela devait être ainsi !»
Les feuilles pliées aux bords étaient recouvertes d’une écriture soignée, aux lettres distantes entre elles, rédigées dans un roumain plein de fioritures. Il ne lui était pas encore venu à l’idée que, de fait, elles auraient pu être rédigées en hébreu, et certainement, elle n’aurait rien compris. Mais Marta, la défunte propriétaire, était de Roumanie, et les lettres lui étaient destinées. Etrange coïncidence. De la part de Corinne pour… peut-être que… « Les lettres ont été écrites pour moi. C’est moi la destinataire. C’est un message. Un message pour Corinne. » Comme plongée en transe, elle commença à lire.

Chère Tina,

J’ai appris hier que tu avais accouché. Ce n’est qu’hier que j’ai entendu parler de l’existence de la petite Marta, et j’ai alors décidé que je ne pouvais plus tarder, qu’il fallait que je t’écrive, pour aucun autre motif que celui de te féliciter. Quand tu t’es remariée, je ne l’ai pas fait, et ma conscience me le reprochait. Je suis très content , de tout mon cœur. Je vous souhaite à toutes deux beaucoup de bonheur, et je t’aime exactement comme autrefois. Je suis restée fidèle à notre amitié, malgré les apparences qui sont contre moi mais il est survenu tant de chagrins depuis que nous ne communiquons plus.


« Mon Dieu ! » s’écria Corinne, interrompant pour un instant la lecture. Cela signifie que les lettres ont plus d’une centaine d’années et qu’elles n’ont pas été adressées à madame Marta Carmeli, mais à sa mère. Plus d’une centaine d’années. La sensation d’irréel s’accentuait à chaque instant. Elle reprit sa lecture, la bouche sèche, le visage crispé par l’émotion.

Pardonne-moi si je ne t’ai pas écrit depuis un certain temps. Je n’ai pas voulu te causer du souci, ou peut-être n’ai-je pas eu la force de t’avouer mon désespoir. Si aujourd’hui, je prends le porte-plume en main, c’est parce que je suis tourmentée par de noirs pressentiments, et tu as été et tu es restée ma meilleure amie. Je me souviens de la dernière fois où nous nous sommes vues à Vienne, après mon mariage. J’étais heureuse. Si heureuse que je n’ai même pas pensé à toi, qui venais de te séparer de Raul et qui t’étais réfugiée dans la belle capitale pour guérir tes plaies et surmonter ta déception. Je ne sais pourquoi je me figurais pouvoir te blesser avec mon bonheur, et alors, je me suis tenue à distance.
Hélas, comme nous pouvons être égoïstes quand tout va bien pour nous ! Pavel, mon tout récent mari, était merveilleux, et moi, si amoureuse. Notre lune de miel fut un véritable paradis. Je revis parfois ces temps heureux, et encore maintenant, j’ai peine à y croire, et je me sens récompensée pour tout ce qui a suivi. Ces années-là sont les seuls souvenirs sur lesquels je me suis appuyée pour trouver la force de continuer à vivre. A cette époque-là, il ne ménageait aucune peine pour mon bonheur. Il devinait mes désirs avant même que je ne les exprime. Concerts, opéra, restaurants et casinos composaient ma vie jour après jour. J’avais les toilettes et les bijoux les plus merveilleux. Quand on est heureux, le temps vole, il n’y a pas de mesure, pas de jour ni de nuit. C’est comme le sable à l’intérieur de la clepsydre. Il coule. Imagine-toi tenir du sable dans tes paumes, au bord de la mer, lorsque le vent souffle. Il s’envole. Et moi, je croyais qu’il était éternel, et je l’éparpillais avec nonchalance entre mes doigts ouverts.
Un jour Pavel ne se sentit pas bien. Maux de tête, évanouissements, délire… Les docteurs ne savaient pas ce qu’il avait. S’il avait eu de la fièvre, j’aurais dit qu’il délirait à cause de la température, mais il semblait bien portant. Il fallait entendre les absurdités et les choses effrayantes qu’il disait. Incroyable ! Il m’accusa de vouloir le tuer. Ensuite il accusa le cuisinier de vouloir l’empoisonner. Il cessa de manger. Il mangea d’abord au club, et arrêta ensuite. Il suspectait tout le monde. Pour le tranquilliser, je goûtais en premier à tout ce que l’on servait à table. Mais il n’en resta pas là. Il ne me laissait plus sortir de la maison. Il m’accusait d’aller à des rendez-vous ou de comploter contre lui. Je n’ai pas la force de te raconter tout ce par quoi je suis passée. Une nuit, je dormis au poste de police. Il me dénonça comme faisant partie d’une organisation secrète voulant renverser le régime. Pardonne-moi, mon Dieu, de parler ainsi de lui. C’est absurde, et cependant, je l’aime toujours, même en ce moment où je t’écris. Tu vas penser que je suis folle, n’est-ce pas ? Il y eut des pauses entre ces crises, pauses où tout paraissait revenir à la normale. Mais pas mon bonheur. Il s’est avéré que sa maladie est une maladie de nerfs, je ne sais pas exactement comment les docteurs l’ont nommée, mais tous étaient d’accord pour dire qu’elle conduit à la démence et qu’il n’y a pas de traitement. J’ai fait connaissance du fameux professeur Freud. Peut-être as-tu entendu toi aussi ce nom. Il m’a fixé un rendez-vous et m’a dit qu’il va s’occuper de ce cas. Si lui ne réussit pas, alors tout est perdu.

Avec toute mon affection, Corinne.


Blottie dans le lit, Corinne pouvait à peine respirer. La coïncidence était invraisemblable. Elle prit le verre d’eau sur la table de nuit et le but d’un trait, mais sa bouche resta tout aussi sèche. Le silence de la chambre lui paraissait irréel. « Je rêve ! » lui passa par la tête, mais les lettres étaient là, à côté d’elle. On déchiffrait la signature très clairement, de manière incontestable. Elle aurait voulu continuer la lecture, mais elle ne se sentait pas en état. Elle tremblait de tout son corps. Elle avala un somnifère, se couvrit avec la couverture, jusque par-dessus la tête, et chercha refuge dans le sommeil. Mais le sommeil refusait de venir. Comme si le fantôme de Corinne la poussait à lire plus avant…

Chère Tina,

Il semblerait que chacune de mes lettres se doit de commencer par une excuse
A nouveau, il s’est écoulé une éternité depuis que je t’ai écrit. Mais je n’avais rien de joyeux à te dire et je ne souhaitais pas t’accabler de mes malheurs. Tu as toi aussi les tiens. J’ai l’impression que personne n’est épargné. Que Dieu me pardonne si je te dis que je t’ai enviée lorsque j’ai appris que tu t’es retrouvée veuve. Tu as ta fillette, et peut-être cela suffit-il pour te rendre heureuse. J’ai entendu dire de la part de toutes nos connaissances communes que Marta est une enfant adorable. J’aurais aimé moi aussi avoir un enfant, surtout dans la calamité où je me trouve, mais je n’ai jamais eu le courage de penser à une telle chose. En fait, les docteurs ne savent pas si la maladie de Pavel est héréditaire, mais ils n’écartent pas cette possibilité. Ce serait bien trop risqué et égoïste de ma part d’assumer la responsabilité de mettre un enfant au monde, en connaissant ce péril.
Je suis seule et malheureuse. Pavel est interné. Nous sommes rentrés hier de Vienne. Pendant presque une demi-année Pavel a été soigné par le professeur Freud. Aucune amélioration. Aucun espoir. Certes, il y eut des rémissions et alors, je les suivais le professeur et lui en promenade dans les allées, discutant comme deux collègues. Le docteur a reconnu l’intelligence hors du commun de Pavel. Il lui a conseillé d’écrire, de s’occuper avec quelque chose qui lui fasse plaisir, il lui a donné des livres à lire. En même temps, il effectuait des traitements. Le professeur les appelle des séances de psychanalyse. Il a également essayé l’hypnose. Moi aussi, j’ai assisté à quelques séances d’hypnose. Je ne peux pas te décrire. Tout est affreux. Parfois cela me semble incroyable que tout cela me soit arrivé justement à moi. Alors je cherche quelque faute imaginaire, j’essaie de découvrir par où et en quoi j’ai fauté, pourquoi le Ciel me punit avec une telle cruauté. Même l’âge ne m’épargne pas. J’ai des troubles de toutes sortes, je ressens des frayeurs, les nuits d’insomnie. Je souffre d’épouvantables migraines.
Tu me demandes pourquoi je ne t’ai pas rendu visite ? Je ne pouvais pas laisser Pavel et je ne pouvais pas non plus l’amener avec moi. De plus, il faut que tu saches que je ne suis jamais retournée en Roumanie. Je ne quitte même pas notre domaine, si ce n’est pour aller chez les docteurs, ou au sanatorium. Je suis devenue ermite, mais je ne me plains pas. Je préfère cette situation aux questions auxquelles je n’ai pas de réponse toutes les fois où je rencontre une connaissance ou bien à la compassion de ceux qui m’entourent. Je te promets de t’écrire immédiatement après le retour de Pavel de l’hôpital. Peut-être qu’une meilleure période s’en suivra après ces internements. Je me sens si fatiguée, si isolée. Je t’inviterai bien chez nous, Marta et toi, mais j’ai peur. Pavel peut devenir parfois dangereux, au moment où on s’y attend le moins. Ce serait un danger pour la petite et une peur continuelle pour moi. Telle est ma croix !
Je t’embrasse et je t’envoie des baisers.
Avec toute mon affection, Corinne.


La dernière lettre était restée sur l’oreiller, éclairée par le rai de lumière de la veilleuse. Corinne la prit dans la main en regardant l’écriture qui paraissait plus nerveuse, presque illisible. La lettre était courte, elle n’était pas signée. Elle se terminait avec quelques caractères laissés en suspension, comme si quelque chose ou quelqu’un avait brusquement interrompu l’écriture. Un inexplicable sentiment de peur paralysait Corinne, l’empêchait de se mouvoir. Deux forces essayaient leur pouvoir sur elle, l’une d’elle lui demandait de lire immédiatement, tandis que la deuxième lui commandait de jeter la feuille de papier. La curiosité l’emporta.

Chère Tina,

J’essaie de tenir ma promesse, et voilà, je t’écris tout juste après le retour de Pavel de l’hôpital. Ainsi que je m’y attendais, il y a une amélioration. C’est dû à son traitement, ou bien c’est une pause purement et simplement entre deux crises. Il fait nuit en ce moment où je t’écris. Pavel dort, et moi, je ressens le besoin de parler avec toi. Mon âme est chargée de noirs pressentiments. Avant d’être interné, il a été si violent que, pour la première fois, j’ai eu peur pour ma vie. Je ne saurais pas te décrire la souffrance et la torture en voyant l’homme qu’on aime dans un tel état de dégradation. Cela fait bientôt quinze ans que je vis ce cauchemar.
Que Dieu te garde loin de ces ennuis, ta fille et toi. Jusqu’à présent, j’ignore toujours quels péchés sont accrochés au-dessus de ma tête. J’entends du bruit dans la maison, Pavel s’est probablement réveillé, j’interromps donc mon écriture…
Pavel … Seigneur…couteau…
. Corinne lisait le désespoir à l’intérieur même des mots, comme si la lettre s’imprimait.

Une autre écriture, au bas de la page, était ajoutée à l’encre plus dense : « enfin libérée »…

La lettre lui échappa des mains, et elle se redressa, planant comme un oiseau blanc, lorsque, de manière inattendue, la fenêtre s’ouvrit bruyamment. Le vent soufflait avec furie. Un courant d’air arracha le mince rideau de son rail. Amplement déplié, on avait l’impression qu’il dansait comme une robe. Immobile sur le bord du lit, elle suivait fascinée les ondoiements de la dentelle, jusqu’à ce que, glacée par le froid, elle commença à trembler. Elle sauta alors hors du lit, et se rua sur les battants qui cognaient contre le mur. Elle ferma la poignée de la fenêtre et la verrouilla fermement, mais ses yeux continuaient à fixer la tache blanche. Dans la seconde qui suivit, le morceau de tulle disparut sous le lit.
« C’est le fantôme de Corinne », pendant une seconde, cette idée lui passa par la tête, effaçant toute trace de raison.
Elle ne savait pas quand elle s’était endormie. Le téléphone sonna longtemps, de manière insistante, dans la chambre fraîche et pénétra jusque dans son cauchemar. Elle se réveilla juste au moment où elle rêvait que Marius la menaçait avec le couteau à pain. La fenêtre grinçait dans son cadre, et le vent gémissait tel un animal blessé. « Je rêve ou c’est la réalité ? » songea t-elle en essayant d’être logique. Le téléphone lui cassait les oreilles. De ses mains gelées, elle prit le combiné. Un rêve ! Seigneur, quelle joie. Ce ne fut qu’un rêve. A ce moment seulement, elle porta le combiné à son oreille.
- Allo, allo ! Ici, l’hôpital central. Allo ! Pourquoi ne répondez-vous pas ? La voix semblait nerveuse, impatiente. Votre mari est chez nous, aux urgences, gravement blessé, suite à un accident de la circulation. Il nous a donné votre numéro, et nous a demandé de vous avertir. Venez immédiatement si vous voulez le trouver encore en vie.
- Mon mari ? mon mari… mais je… mais quel rapport avec moi ? tenta d’articuler Corinne. Mais elle s’arrêta brusquement. « C’est sa dernière volonté », entendit-elle dans son esprit. « Sa dernière volonté, tu dois l’accomplir. » Ô combien éprouvantes avaient été ces années, ô combien vivant encore était son cri d’alors, dans les couloirs du tribunal : « Je te tuerai ! »…

Son corps était totalement recouvert de bandages. On ne voyait que ses yeux et ses lèvres. Quand il l’aperçut, une petite lueur s’alluma dans son regard embrumé, et ses lèvres se mirent à remuer dans une tentative de dire quelque chose.
- Tais-toi, tais-toi, ne parle pas ! L’effort pourrait te faire mal. Voilà, tu vois, je suis venue . Comme tu le voulais, puisque tu m’as appelée. Je suis là maintenant. Tais-toi, je parlerai pour toi.
Penchée à son oreille, elle commença à lui murmurer des mots apaisants, comme à un enfant inquiet. Elle s’émerveilla elle-même de trouver ces mots, d’où qu’ils vinssent. Probablement d’une récente mémoire, de ce temps d’autrefois lorsqu’elle lui parlait pour essayer de calmer ses crises de fureur. Les mêmes mots. Ses mains s’agitaient, caressaient la gaze de ses bandages, palpaient le contour de ses propres mains à lui.
- Je t’aime. Je t’ai toujours aimé. Même si … tu vas…
Non ! Non ! Cela, non ! Elle ne pouvait lui promettre de revenir, pas même sous forme de mensonge, pour son dernier voyage.
Elle s’arrêta effrayée, et observa alors que ses lèvres à lui continuaient de remuer. Elle colla son oreille contre la sienne, surmontant ainsi sa réserve. Cela lui faisait mal. Comme dans un songe, elle déchiffra les mots :
- Tu dois me pardonner. Tu dois me dire que tu me pardonnes.
- Non ! je ne vois pas pourquoi.
- Il le faut. L’accident, l’accident… j’étais en route… avec le couteau… Tu comprends ? Son regard se fixa dans ses yeux. Il respira dans un râle, ses lèvres devinrent livides. J’ai voulu… te tuer.
Paralysée, Corinne le regardait immobile. Elle aurait voulu répondre à son regard, mais ses lèvres remuaient dans le vide, son cou se serrait spasmodiquement. Ainsi, le rêve, la lettre… Son esprit s’envola. Ses paupières tressaillirent apeurées.
« Nahaş țefa, nahaş țefa ». L’alarme brisa le silence. La sœur déboula dans la pièce.
- L’abri est au sous-sol. Venez ! Pour votre mari, la guerre est finie.
« Nahaş țefa, nahaş țefa », tout en résonnant, les paroles lui semblaient plus sinistres que jamais. « Il est décédé, il est décédé, il est dé… »


(Traduction et version française : Clava Ghirca, Nicole Pottier.)



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