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Bac à sable et autres pages
prose [ ]

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par [erableamots ]

2005-03-07  |     | 



BAC À SABLE ET AUTRES PAGES



J’ai toujours été un enfant solitaire. J’appelais parfois papa le soleil ou la lune et berçais mes silences dans les bras de la terre. J’ai laissé des traces de dents sur les rampes d’escalier et les montants du lit. Le bac à sable a probablement été ma première page blanche. Il m’arrivait d’écrire avec des brindilles, des cailloux, des fourmis. Les sauterelles étaient des virgules volantes. Le vent servait de gomme. Il suffisait de quelques blocs de bois pour traduire un village, de la pelle d’un doigt pour faire une rivière, d’une branche pour faire un pont. Le cure-dent d’un bateau transportait l’espérance. Il suffit qu’un grain de sable s’ajoute à la parole, qu’un lutin se réveille sous une feuille morte, qu’une cigale chante en braille sur la peau du jour pour écrire un poème.

Je suis né près d’une voie ferrée. Le matin, la fumée du train écrivait sur la page du ciel. La nuit, les étincelles du charbon lançaient des mots sur la gueule des ombres. Même aujourd’hui, le roulement des trains vient ponctuer mes phrases. Bien avant, les trains électriques me servaient de crayons. À la longue ma voix est devenue une gare de triage. J’ai toujours construit des cabanes dans les arbres, des tunnels sous la neige, des rêves dans les choses. J’ai dressé des échelles à marcher sur la tête. Les ciseaux devenaient des oiseaux, les coussins des radeaux et la purée de patates une montagne immense qu’escalade un pois vert.

Lire et lier. Délire et délier. Je cherche des bourgeons dans les feuillages de l’eau. J’ai semé tant de mots, des phrases poussent derrière mes pas sans que je puisse les lire. Comme un aveugle dans sa nuit j’imagine ce qui manque à la neige. J’invente une couleur qui surligne le cœur. Dans la cour d’en arrière, je jouais avec l’ombre des arbres et la main du soleil. Je suis né au bord d’une rivière. Ce sont les mots que je voyais couler. Mes phrases charrient encore des carpes de silence, des éclairs d’achigan et des sauts d’écrevisse. Avant d’ouvrir les yeux, je lave mes pupilles avec l’eau des poèmes. Je cueille la lumière lettre après lettre. Il y a des cris d’oiseaux qui ont l’âge des pierres. Ma parole est restée une chanson d’enfant.

Les mots nous conduisent au jardin, à la rivière, au ciel. C’est une petite bête respirant l’infini. Je lance des mots d’une rive à l’autre et l’eau retrouve son voyage. Des cailloux de mémoire laissent des ronds dans l’eau. J’ai longtemps servi la messe sans croire en Dieu. J’aimais l’écriture des cierges, le vieux latin d’église et mimer des orages avec un encensoir. Voués à la poussière, nous attendons chaque matin le soleil. La barque si fragile peut devenir un fleuve. Il y a toujours des pépins de lumière parmi les fruits de l’ombre. J’habite les prunelles du monde, chaque visage, chaque ride, chaque ornière du temps, chaque ligne sur le bois, le filament des choses que tisse la parole, le fond de chaque rose.

Ce qu’enfant je savais, je le cherche encore. Les ailes de l’oiseau sont plus grandes que le nid. Les paroles de l’homme sont plus vastes que lui. J’essaie de déchiffrer l’écriture du soleil sur les pages du blé, les dessins de la pierre, le chant des hirondelles, la tristesse du muguet sous ses odeurs de fête. Pour chaque vague d’idées je construis des routes, des ponts en arc-en-ciel et des bateaux-lavoirs. Dans le grenier des arbres, j’habille les bourgeons avec de la musique. Je sème quelques mots au milieu des cailloux. Je croyais faire un poème et c’est lui qui m’écrit.

Le vol d’un oiseau est une clef qui nous ouvre le ciel. Les fleurs sont fragiles, l’homme aussi. C’est quand il se croit fort que son armure craque. Chaque mot est une cerise sur la portée du cœur. Chaque fraise est un mot dans la bouche des ronces. Chaque espoir est un fruit qui traverse l’hiver sans se fermer les yeux. Plus il regarde loin, plus l’œil s’agrandit. Dans le cercle des images, le regard est à la fois le centre et la périphérie.

Tout petit déjà, je mettais du soleil dans un mot, une forêt debout au milieu des jouets, la mer avec ses petits cris qui suçotent les rives. Je découpais des îles dans les ailes du vent. Mon regard coule entre les pages, entre les phrases, entre les mots. Mon regard coule comme un ruisseau entre les pierres, entre les feuilles. Il suffisait de lire, et je lisais comme un ruisseau court à la mer. La page blanche parle seule en attendant les mots. Qu’importe que les feuilles s’envolent, la sève est le soutien de l’arbre.

Mes mots ne résonnent plus comme des sons, ils déraisonnent. Un chien jappe au fond de mon enfance, et il m’appelle encore, un petit chien sans race que je ne connais pas. Il y a dans mon cœur un espace à nu. Je tourne autour sans le trouver. Les mots y vont à mon insu et n’en parlent jamais. C’est la nuit que les gestes redécouvrent leurs mains et que les mots choisis s’éveillent dans le rêve. Je poursuis le soleil de la fleur à la planche, de la graine à la table, de la pierre à la vie, de la main à l’épaule et du sourire aux lèvres. Je marche dans la pluie sans me souvenir du froid ni même des hivers. Je ne mets pas de bijoux mais je porte mes mains ouvertes sur la vie comme un collier de faim. J’avance avec un seau et une pelle d’enfant, un ostensoir de mots, une maille qui file sur le tricot des mains. Sur le quai de la gare, je n’attends plus le train mais la marée montante.

Un train jappe au fond de ma mémoire et lape le présent. On ne tient pas en laisse l’haleine du sommeil ni la rose qui s’ouvre à la fraîcheur de l’aube. J’ai rempli ma mémoire sans me laisser de place. Les choses que je sais je peux en faire le tour mais je me perds dans un cœur comme une bulle de soif. Il m'arrive de reconnaître un arbre dans le chanfrein d'une porte. Ses racines parlent encore. Il agitait la queue et les cerises tombaient. C'était un arbre fou comme le vent du Nord agitant sa boussole dans les grelots du froid. Il m'arrive de reconnaître un champ dans un bol de céréales, un cheval dans un os, une étoile dans l'eau. J'ai mis tant de soin à aiguiser ma soif, mes doigts se coupent au fil des mots.

Est-ce que je marche ou est-ce la route qui avance et me bouscule comme les mots qui déraillent dans le train de ma voix ? Il y a longtemps que le rêve à déborder du bac à sable. Il déroule ses plages entre les bancs de neige. Il y a si peu de temps de la vie à la mort. On ne sait rien de la mort. Les mots la rendent vivante. On n’entre pas dans le miroir ni le regard des ombres. Toutes les images cachent des yeux. Un grain de sable dans l’œil peut même cacher la mer. On n’entre pas dans le miroir sans refléter son ombre. Une main sur la table, une autre dans le sable, il faut se faire pain ou coquille Saint-Jacques. Il faut se faire fleuve pour toucher les deux rives. Je coule dans les mots comme une vague sans fin.

2 mars 2005



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