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"Le Talon de Fer" de Jack London
essai [ ]
Une vision américaine et militante du communisme

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par [triton ]

2011-02-12  |     | 



Ce roman d'anticipation politique fut publié dans les premières années du XXème siècle par Jack London, qui avait commencé à connaître la gloire et la fortune après la publication de ses romans inspirés par la nature sauvage et la vie des trappeurs et des chercheurs d'or. Quelques années auparavant, Jack London s'était mêlé à la foule des dizaines de milliers d'hommes qui, pour échapper à la misère, tentèrent l'aventure du Grand Nord canadien et de la ruée vers l'or ; comme tant d'autres qui n'avaient rien à perdre sauf la vie, Jack London, né dans un milieu ouvrier, n'avait jusqu'alors pu exercer que des travaux éreintants et sous-payés et cherchait, bien davantage que l'or, les moyens de sa liberté dans les conditions d'une vie meilleure. En fait, London, qui avait connu la vie difficile des manoeuvres de San Francisco et constaté l'universalité de la misère des ouvriers, fut toujours un esprit rebelle et militant, qui s'engagea très tôt pour soutenir le socialisme aux Etats-Unis.
Le Talon de Fer (qui dans le livre est l'organisation symbolisant la dictature du Capital) est l'une des plus importantes contributions de London, écrivain connu et prestigieux, à la cause socialiste, en diffusant les idées et théories de Marx bien au-delà du cercle des sympathisants. Le roman se présente comme l’autobiographie, annotée par un exégète des temps futurs, d’une jeune bourgeoise (Avis Everhard) qui devint l'épouse de Ernest Everhard, chef des socialistes lors de l’avènement du Talon de Fer aux USA. Elle décrit, avec des exemples concrets, sa découverte progressive des injustices sociales, de l’asservissement des ouvriers privés de droit et maintenus dans la misère par les grands industriels, de la domination de la ploutocratie qui détient tous les leviers du pouvoir (justice, presse, gouvernement, etc.) et présente les thèses marxistes sans didactisme pesant, grâce à la vivacité des dialogues entre Everhard et ses contradicteurs (moralistes et religieux rencontrés à l'occasion d'un dîner-débat ; grands patrons lors de la soirée du club des Philomathes ; petits patrons de la classe moyenne que Everhard essaye vainement de rallier à sa cause), qui ne sont jamais, ou très peu, caricaturés.
Dès 1907, Jack London annonce, avec cohérence et clairvoyance (prévoyant la 1ère guerre mondiale, les crises économiques et les totalitarismes), une société qui se fracture, après l’anéantissement de la petite bourgeoisie, autour de la lutte à mort que se livrent les communistes et l’oligarchie du Talon de Fer, impérialiste et ploutocrate, qui triomphe avec l’écrasement en 1917 de la révolte ouvrière de Chicago, qu’elle a habilement provoquée et préparée. London apparaît ainsi comme un communiste foncièrement révolutionnaire, convaincu de l’inefficacité du dialogue avec les grandes classes dirigeantes et n’entretenant aucun espoir dans la capacité des socialistes à réformer démocratiquement la société pour instaurer la fraternité et la justice. Certes, London n’a pas prévu que le racisme exacerbé et le culte du chef seraient deux piliers des régimes totalitaires ; certes, London a négligé la capacité du capitalisme à se réformer de l’intérieur, y compris par l’assimilation d’éléments exogènes issus du socialisme ; certes, London s’abstient d’essayer de décrire la société communiste idéale devant émerger du bain de sang révolutionnaire. Mais son intelligence politique ne fait aucun doute : il décrit, très minutieusement et judicieusement, tous les exutoires et moyens imaginés par le Talon de fer pour jouir de sa richesse, entretenir le cycle de l’économie et affirmer son emprise : essor des arts, création de villes merveilleuses, émergence d’une classe moyenne de techniciens supérieurs ralliés à l’oligarchie, disparition de la petite bourgeoisie peu à peu spoliée par les effets de la concentration du Capital, paupérisation de la population considérée comme une main d’œuvre méprisée et corvéable à volonté (le Peuple de l’Abîme), instauration d’un état d’urgence permanent où l’armée et la milice, dans un climat de quasi guerre civile, pourchassent et répriment les communistes, regroupés dans la seule force capable de s’opposer à l’oligarchie. Mais, pour London, le Talon de Fer, par la vertu du cycle des crises inhérent au capitalisme, est condamné sur le long terme, comme l’attestent les commentaires de l’exégète du futur, qui vit dans la société du communisme réalisé.
L’ambition du propos de London fait la force et la faiblesse du livre car les personnages, malgré le soin apporté aux portraits psychologiques (ex : l'évolution de l'évêque Morehouse, vendant ses biens pour retrouver le vrai chemin de la charité), malgré les rebondissements narratifs (ex : l'évasion des chefs socialistes emprisonnés, la révolte de Chicago, etc.) et malgré la finesse des nuances dans l’évocation des émotions, peinent parfois à être davantage que les porte-parole de leur classe. Ainsi, le livre est profondément manichéen et participe du mépris des démocraties, qui conduisit à la deuxième guerre mondiale. Les hommes y sont avant tout les serviteurs d'une cause, pour laquelle ils deviennent de la chair sacrifiable, et les relations sociales sont fondamentalement des rapports de force. Néanmoins, le livre se lit avec plaisir et réserve quelques moments de bravoure, notamment dans la description des émeutes de Chicago. Il témoigne aussi, avec une ferveur sincère, des antagonismes qui ont ravagé le siècle et illustre l’âpreté cruelle des luttes idéologiques, tant les deux camps sacrifient l’individu sur l’autel de l’intérêt de classe.
Par ailleurs, les annotations de l'exégète des temps futurs, sous prétexte de mise en perspective historique, détaillent la situation réelle des Etats-Unis au début du siècle (avec notamment une description saisissante de l'ascension de Rockfeller) et dénoncent le capitalisme sauvage avec un écho troublant dans notre actualité (cf les révélations d’Eva Joly sur la grande corruption qui fausse le fonctionnement des institutions).

Eric Eliès

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