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Le conte, un espace de transgression et de construction de soi
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par [Clara-Emilia ]

2022-02-20  |     | 






Première partie

I. Interdit explicite, interdit implicite

Sur le seuil de la porte, entre l’univers intime, fermé et l’univers ouvert, extérieur, devant la fenêtre qui sert d’écran entre le familier et l’étranger, devant la cloison ou le paravent séparant le connu de l’inconnu, à la frontière entre ici et ailleurs, tout est encore possible. Dans cet entre-deux, l’interdit n’a pas encore été transgressé. Et pourtant, il ne peut par lui-même justifier le cours des choses et le destin des ceux qui l’ont enfreint ou qui s’y sont conformés.
Un bref examen de l’interdit, en tant que seuil à ne pas franchir, permettra d’en dégager la spécificité et d’en saisir la portée dans le conte de fées, avec la mention qu’il s’agit de la portée en termes de contenu et non de forme.

1. Le schéma selon lequel fonctionne l’interdit et comment il structure le contenu

Un interdit peut être transgressé ou non. Le fait de le transgresser peut mener à la perte ou bien à la victoire. Le fait de le respecter peut être source de félicité mais aussi d’infortune. Dans un sens comme dans l’autre, tout peut arriver. La question est donc de savoir ce qui, dans le conte merveilleux fait que certains aboutissent et d’autres échouent.
Dans le conte La Barbe bleue de Charles Perrault, la jeune épouse met sa vie en danger en transgressant l’interdiction posée par son mari, de ne pas ouvrir la porte “du petit cabinet”. Sauvée in extremis, la jeune femme accède à une situation enviable. Héritière des richesses de Barbe Bleue, dont le terrible secret est révélé, elle sauve sa famille; achète des charges pour ses frères et fournit une dot à sa sœur. Elle-même se remarie avec un homme de son choix.
La transgression de l’interdit y finit bien pour l’héroïne et ses proches.
Dans le conte japonais La femme oiseau, le mari ne tient pas la promesse faite à sa femme de ne pas la regarder pendant qu’elle tisse les voiles magiques derrière le paravent séparant le métier à tisser du reste de la chambre. En conséquence, transformée en grue, la femme s’envole et il ne la revoit plus. Jusqu’à la fin de ses jours, l’homme tissera de simples voiles.
La violation de l’interdit y est sanctionnée.
Dans le conte Les cygnes sauvages de Hans Christian Andersen, l’héroïne se conforme à l’interdit de ne pas parler, ni rire pendant qu’elle tisse les onze chemises qui devaivent délivrer ses frères de leur ensorcellement. En raison de son total dévouement, ses frères seront sauvés et elle- même sera une reine heureuse.
La non transgression de l’interdit y est salutaire.
Dans le conte Le fidèle Jean des frères Grimm, le serviteur le plus proche du roi est au courant des dangers de mort qui pèsent sur son maȋtre, mais il ne peut l’en avertir sans être changé en pierre. Alors il trouve un moyen détourné pour le sauver, et le sauve. Mais lui-même est condamné à mort.
La respect de l’interdit y est funeste pour le protagoniste.
Enfin, dans le conte Ali Baba et les quarante voleurs des Mille et une nuits, l’interdit prend la forme d’une grotte dont l’entrée est bloquée. Un bûcheron pauvre entre par hazard dans la possession de la formule qui permet d’ouvrir la grotte. A l’intérieur, il découvre des trésors accumulés et en emporte une partie. Son frère, un riche marchand, à qui il révèle la formule, peut lui aussi accéder à la grotte. Une série d’événements se déclenchent suite auxquels, l’un finira riche et respecté alors que l’autre mourra lamentablement.
D’où l’on peut voir que ni le respect, ni le non respect d’un interdit n’explique pourquoi les choses finissent bien pour les uns et mal pour les autres.
Analysés sous cet angle, les contes de fées ont laissé voir deux caractéristiques qui leur sont propres: l’une bien connue, à savoir que la transgression de l’interdit est le plus souvent l’élément déclencheur du conte. L’autre, qui n’a pas encore fait l’objet d’une étude, à ma connaissance, pourrait être formulée ainsi: un interdit une fois transgressé, en appelle d’autres qui l’ont précédés. Ces derniers, le héros doit les avoir respectés sous peine de tout perdre. Il s’agit là d’interdits implicites qui font que le héros bénéficiera ou non d’aide lors des épreuves extrêmes qu’il aura à traverser.
Pour mieux faire apparaȋtre cette seconde caractéristique, je me rapporterai, dans un premier temps, au conte africain Le roi et ses trois fils. Et je commencerai par en faire le résumé.
Le roi, qui sent qu’il va mourir, appelle ses trois fils et donne à chacun sa part d’héritage. Après la mort de leur père, les deux fils aȋnés se lancent dans une vie de luxe et couvrent de cadeaux leurs femmes et leurs mères. Ces dernières se moquent de la mère du cadet, qui ne profite pas de l’héritage de son enfant. Humiliée, celle-ci fait des reproches à son fils qui, en réponse, quitte le village dès le lendemain.
Sur son chemin, il rencontre un groupe d’enfants qui conduisait un chien au fleuve pour le noyer. Une autre fois, il rencontre quelques petites filles qui étaient en train de pendre un chat et une autre fois encore, un chasseur qui allait tuer un vautour. Chaque fois le jeune homme donne aux “bourreaux” une poignée d’or et les pauvres animaux sont relậchés. Pour avoir sauvé un des siens, le grand chef des vautours, fait cadeau au jeune homme d’un anneau qui exauce tous les vœux. En même temps, il l’avertit qu’il ne doit jamais le perdre.
Grậce à l’anneau magique, le jeune homme devient le chef d’un grand village, a comme habitation un riche palais et comble de cadeaux sa pauvre mère. Mais en se mariant, il commet l’imprudence de raconter à sa femme l’histoire de l’anneau. Celle-ci en profite pour le dérober et s’enfuir chez ses parents. Le chat et le chien, qu’ils avaient sauvés, montent alors une ruse pour récupérer l’anneau. Grậce à leur aide, le jeune homme redeviendra riche et mènera une vie tranquille.
De ce qui précède, on retient que le fils cadet enfreint l’interdit explicite posé par le grand chef des vautours. Quant aux interdits qu’il observe, ils sont tous implicites et peuvent être résumés ainsi:il est contre nature de passer devant quelqu’un ou quelque chose qui est dans une situation critique et ne rien faire pour lui venir en aide. Le fils cadet n’enfreint jamais cet interdit. Et le jour où il sera en difficulté il bénéficiera à son tour d’aide.
L’interdit transgressé par Osamu, le mari de la femme oiseau, est lui aussi précédée d’autres interdits, mais là il s’agit d’interdits que le héros a transgressés. Pour les mettre à jour, j’évoquerai le contexte dans lequel la transgressions a eu lieu.
Le jour où le couple reste sans nourriture et sans argent pour s’en procurer, Yukiko, la femme d’Osamu, s’engage à tisser une voile magique, qui va leur rapporter assez d’argent pour survivre un certain temps. Après avoir tissé la voile, Yukiko a l’air très fatiguée, mais Osamu trouve cela normal, étant donné qu’elle a travaillé toute la nuit, et, émerveillé par la voile magique, il ne fait plus attention à sa femme. La vente de la voile leur rapportera en effet assez d’or pour vivre une demi-année. Une fois cette période écoulée Osamu demande à Yukiko de tisser une autre voile magique, mais celle-ci s’y oppose disant que tisser des voiles pareilles l’épuise et lui fait peur. Et en effet, après avoir tissé la deuxième voile, elle apparaȋt très affaiblie. Mais Osamu n’y fait pas attention, préoccupé par l’or que la vente de la voile peut leur rapporter. Enfin, lorsque Osamu lui demande de tisser une dernière voile, qui devait leur rapporter de l’or pour vivre toute une vie et que Yukiko refuse, disant que cela lui prend le meilleur d’elle-même, Osamu lui réplique qu’elle est sa femme et doit lui obéir.
L’histoire laisse voir que la transgression de l’interdit explicite posé par Yukiko, de ne pas la regarder pendant qu’elle travaille, n’est que l’acte final d’une suite d’interdits implicites, tous transgresés. Ces derniers trahissent une relation à autrui qui est déficiente. Cette relation condamnera Osamu à une vie triste et solitaire.
L’idée, qui constitue en même temps une des hypothèses de mon travail, est que le récit merveilleux se distingue des autres genres de fiction par la qualité du rapport qui unit le protagoniste à la nature et aux choses. Certes, animaux, plantes, objets peuplent les autres formes de narration mais là ils n’ont de valeur que dans la mesure où ils profitent à l’homme. Même la nature des romantiques, vue comme état d’ậme, n’y change pas grand chose. Dans le conte de fées, en revanche, la nature et les choses ont une valeur en soi.
Prenons le cas d’Osamu du conte La femme oiseau. Quand il découvre la grue ”assommée et immobile” devant sa porte, il la transporte dans la maison et la soigne en attendant qu’elle puisse à nouveau voler. Et il le fait pour la grue et pas pour lui. Et la récompense ne se fera pas attendre. Il aura la femme que, normalement, il ne pouvait pas avoir, étant trop pauvre. Malheureusement, fasciné par l’or que les voiles magiques leur rapportaient, il oublie de traiter sa femme avec la même sollicitude. Et il sera puni.
La fille du vieil homme du conte roumain “La fille du vieil homme et la fille de la vieille femme” de Ion Creangă n’hésite pas à interrompre son chemin pour guérir une chienne maigre et malade, pour enlever les chenilles qui couvraient un beau poirier fleuri, pour nettoyer une fontaine couverte de limon ou pour réparer un four qui était prêt à se désintégrer. Et elle ne le fait pas pour elle-même mais pour toutes ces choses qui sont en difficulté. Il en est de même pour la fille belle et active du conte La dame Hollé de Grimm. Elle retire les pains du four et secoue le pommier chargé de pommes, parce que ces choses en ont besoin. Il est vrai que toutes ces choses ont prié qu’on les aide, mais il faut encore qu’on les écoute, Dans le conte de fées ne pas être à l’écoute des choses apporte toujours malheur. La prevue, la fille de la vieille femme du conte de Creangă finit par être mangée par les bêtes qu’elle avait traité mal et la fille laide et paresseuse du conte de Grimm finit couverte de pois pour le reste de ses jours.
Malgré les aventures invraisemblables, malgré la présence d’objets à souhaits, de bêtes parlantes, de métamorphoses, dans le conte merveilleux l’intrigue progresse dans une cohérence sans faille. Cette idée, soutenue entre autres par Catherine Rondeau dans son livre Aux sources du merveilleux, je la mets sur le compte du rapport qui unit le protagoniste à la nature et aux choses, au-delà du rapport qu’il entretient avec ses pairs. Ou pour le dire autrement, le conte s’inscrit dans une vision holistique qui fait dépendre la place du héros parmi les siens de la qualité du rapport qui l’unit au monde.
Cette particularité, qui garantit la cohérence de l’histoire, explique aussi pourquoi les choses se passent d'une manière plutôt que d'une autre, en clair, laisse voir ce qui entraȋne la chute d’un protagoniste et l’ascension d’un autre.

2. Les choses magiques, incarnations de désirs, de peurs et de besoins qui sont réels

Avec toute forme d’art, on passe de l’autre côté du miroir. Mais une fois là, les choses se déroulent différemment d’un genre de fiction à l’autre.
L’univers du conte de fées comme celui du récit policier repose sur un conflit manichéen entre les forces du bien et du mal et sur un dénouement presque invariablement heureux. Mais le récit policier privilégie le cosmos social avec son cortège de problèmes liés à la coexistence humaine, alors que le conte merveilleux ressort d’un rapport originaire avec le monde, un rapport qui dépasse les contingences historiques et sociales. Cela fait que, dans l’univers féerique, les petites fées représentent, à côté des jolies princesses et des vaillants héros, le camp des bons et que les ogres et les sorcières sont des figures du mal. Dans la littérature policière, par contre, aucune force extérieure plus ou moins occulte n’a droit de cité. L’action y incombe toujours à l’agent humain, et l’on est bon ou mauvais selon qu’on vit ou non dans le respect de la loi, qui garantit le vivre-ensemble. Dans le conte merveilleux, qui questionne la présence de l’homme au monde et non seulement l’homme social, la balance qui pèse le bien et le mal favorise les vies ou les ruine, est en quelque sorte un agent du destin.
Je soutiens donc que dans le conte de fées opère une justice naturelle, immanente aux choses, qui est différente aussi bien de la justice sociale, qui ne va pas au-delà de la communauté à laquelle appartient le héros, que de la justice divine, qui est transcendante. Elfes, fées, sorcières, bêtes parlantes, philtres magiques, tous sont au service de cette justice. Ces choses, incontestablement magiques, incarnent des désirs, des peurs et des besoins qui sont bien réels. Car, dans le conte de fées, tous les mondes, y compris le monde d’en bas et le monde d’en haut, sont de ce monde. Et c’est ce qui distinque le surnaturel du conte de celui du mythe, où les dieux qui interviennent dans la vie des hommes sont des êtres transcendants
Pour le prouver, je ferai appel à cinq contes: La petite sirène d’Andersen, La Barbe bleue de Perrault, L’oiseau d’ourdi des frères Grimm, Ali Baba et les quarante voleurs des Mille et une nuits, Une jeunesse sans vieillesse et une vie sans mort de Petre Ispirescu.
Dans le conte d’Andersen, la sorcière, qui a permis à la petite sirène de devenir un être humain, est l’expression des menaces et frustrations qui pèsent sur ce genre de transgression. Car on ne peut être soi-même quand on n’assume pas sa condition. Et la suite des événements le prouvent: le prince pour lequel la petite sirène a pris la forme humaine, a de l’affection pour elle, mais ne l’aime pas et épouse une autre femme. Or cela destine la petite sirène à la mort. Pour survivre, elle doit, sur les conseils de la sorcière, accepter de tuer le prince. Mais elle ne peut franchir ce pas.
La sorcière symbolise le caractère néfaste de ce genre de transgression qui suppose, dans un cas, le sacrifice de soi, dans l’autre, le sacrifice d’autrui, et qui porte donc atteinte à l’être. Dans les termes d’une justice naturelle, la sorcière incarne tout ce qui mérite punition.
La clé du conte La Barbe bleue est ambivalente; elle ouvre sur le cabinet des horreurs mais en même temps elle ouvre la voie à la libération d’un mariage funeste. Cette même clé, dont le sang ne s’efface pas, est l’expression de l’horreur qui a pris possession de la jeune femme et qui fait qu’en dépit de ses efforts de se contenir, elle se trahit. Bref, la clé tachée de sang renvoie aussi bien au sang versé par Barbe Bleue qu’à la marque indélébile que la vue du sang a laissé sur sa jeune épouse. Et de ce point de vue, elle est une preuve et demande réparation; elle s’inscrit dans le processus d’une justice naturelle.
La symbolique de l’œuf taché de sang du conte L’oiseau d’ourdi des frères Grimm est proche de celle de la clé indélébilement tachée de sang du conte de Perrault. Mais a part cela il y a dans le conte de Grimm un œuf immaculé qui, en tant que symbole du germe, de la renaissance, explique pourquoi la fille cadette réussit à donner une nouvelle vie à ses deux sœurs “coupées en morceaux”, en plus de leur assurer une belle dot.
La grotte du conte Ali Baba et les quarante voleurs ne profite ni aux voleurs, qui ont entassé là d’immenses richesses, ni à Cassim, un riche marchand qui, subjugué par le trésor, se fait surprendre par les voleurs qui le tuent sauvagement. Elle profite à Ali Baba, un pauvre bûcheron qui, dans ses actions, trouve toujous la juste mesure, et à Morgiane, une esclave ingénieuse à qui Ali Baba rend la libertè et donne son propre fils en marriage pour l’avoir débarrasé des voleurs. Ici encore, on peut parler de justice naturelle et non de justice sociale, étant donné que ce ne sont pas les hommes de loi qui rendent justice. La justice s’opére à travers la grotte magique.
Le cheval enchanté du conte roumain Une jeunesse sans vieillesse et une vie sans mort est à l’image du désir irrépressible qui anime le prince et des moyens exceptionnels qu’il se forge pour l’accomplir. Car non seulement le cheval a quatre ailes, mais il accompagne le prince de ses conseils tout au long de la préparation du voyage et durant le chemin qui les mène au palais de la jeunesse sans vieillesse et de la vie sans mort. Ce palais, qui est lui-aussi magique, représente le rêve devenu réalité, le bonheur accompli. Ce qui mérite d’être noté c’est le fait que le chemin qui mène le héros au bonheur est plein d’événements extraordinaires, alors que le bonheur représenté par le palais n’a pas d’histoire. Ou comme dit le narrateur, le héros “a passé ici un temps sans mémoire”. Dans ce conte il y a un troisième élément magique, “la vallée des pleurs” dont la frontière ne doit pas être franchie sous peine d’être ratrappé par le passé et de connaȋtre la vieillesse et la mort. Par inattention, le héros s’engage dans cette vallée et le désir de revoir son père et sa mère s’empare de lui. Sur le chemin du retour, le cheval enchanté l’accompagne mais ne lui prête plus assistance. C’est qu’il peut tout pour “la pulsion de vie” et rien contre “la pulsion de mort.” Ou pour le dire autrement, le surnaturel lui-même ne peut aller contre la nature des choses
Dans un univers au contenu binaire et contrasté, les sorcières, les objets magiques, les bêtes parlantes, le cheval enchanté servent d’intermédiaires entre le connu et l’inconnu, entre le réel et l’iréel. Ces créatures, à qui la temporalité anhistorique du conte profitent, négocient aussi les rapports entre le bien et le mal.

3. Le mal n’est pas toujours injuste dans le conte de fées

Comme la fable, le conte de fées est un récit où l’intervention du surnaturel est un révélateur du quotidien de l’homme, avec ses préoccupations et ses problèmes. Mais alors que la fable met en scène des animaux, des objets inanimés, des forces de la nature pour mieux faire passer ses leçons de morale, dans le conte merveilleux, l’histoire est première. Je dirais même que ce n’est pas tant la morale que la sagesse qui est implicite dans ce genre de fiction
En ouvrant le cabinet interdit, la jeune épouse de Barbe Bleue ne tient pas la promesse faite à son mari, se conduit en mauvaise hôte envers ses voisines et bonnes amies et met sa vie en danger en descendant avec précipitation le petit escalier dérobé qui menait au cabinet. La suite des événements prouve cependant que sa mauvaise conduite a été bonne. Car si elle n’avait pas ouvert la chambre interdite, sa propre mort aurait au mieux été reportée, mais pas annulée. L’enjeu du cabinet secret est tel qu’on aurait tort de dire qu’une curiosité frivole a poussé la jeune femme à l’ouvrir. Au contraire elle a senti que quelque chose d’important était en jeu là-bas. Autrement dit, elle a eu une bonne intelligence de la situation et a géré ses sentiments en conséquence. Obscurément, elle a défini correctement ses priorités.
Tout comme la curiosité n’est pas nécessairement un signe de légéreté, la ruse n’est pas toujours l’outil des personnages maléfiques. La fille cadette du conte L’oiseau d’ourdi ne commet aucun mal, elle essaie de se débarraser d’un mal. Ses ruses sont autant de formes de prévoyance et d’intelligence. En fait, c’est la finalité d’un acte qui le définit comme étant bon ou mauvais.
Le fidèle Jean du conte du même nom de Grimm fait monter la princesse du Dôme d’or au bord du navire où se trouvait le roi, son maȋtre, en utilisant une astuce. Pratiquement, il l’enlève pour lui faire épouser le roi, dont l’amour pour elle est si violent que la première fois qu’il a vu son portrait, il a perdu connaissance. Après un moment d’effroi, touchée par l’histoire qui a mené à son enlèvement, la princesse consent à épouser le roi.
Ce qui intéresse ici c’est l’acte commis par le fidèle Jean, car c’est lui qui a monté le stratagème. Et sur ce point il faut dire que son acte a une fin heureuse, mais une finalité problématique, car il a pris en compte la volonté du roi et ignoré la volonté de la princesse du Dôme d’or qui, à la différence de Barbe bleue ou du sorcier du conte L’oiseau d’ourdi, n’avait fait de mal a personne. Il n’est pas étonnant alors que les moyens utilisés par le fidèle Jean soient jugés douteux. Or dans la logique du conte merveilleux, cela ne va pas sans conséquences. Il y a d’abord les trois corneilles qu’il entend parler des menaces de mort qui pèsent sur le roi, menaces dont personne ne peut l’avertir sans être changé en pierre. Les corneilles représentent les pressentiments du fidèle Jean et sont en rapport avec le sentiment de culpabilité qu’il pouvait ressentir à l’idée d’avoir forcé la main à la princesse. Il y a ensuite les trois épreuves qu’il doit traverser pour protéger le roi de la mort. Lors de la dernière, il est transformé en pierre. Mais grậce à sa fidelité à toute épreuve, il sera ramené à la vie.
D’où l’on voit que le mal peut ne pas être toujours injuste mais il a toujours un coût. Un coût qui semble parfois valoir la peine d'être payé.

4. Les retentissements de la marche du temps sur le conte de fées

Quelque chose de ce monde-ci se révèle dans l’univers féerique. Tout d’abord “ les souhaits des héros répondent à des soucis bien réels: manger, trouver un toit, travailler, se marier, assurer sa descendance, s'élever dans la hiérarchie sociale, réparer l'injustice dont ils s'estiment victimes 34 ». (Gugenheim-Wolff, citée dans Rondeau, 2011; 19.) Ces soucis réels et constants sont constamment réglés, la fin heureuse étant la finalité du conte au dire de Marthe Robert. La fin comble l’abîme qui sépare le réel du souhaitable et fait ainsi écho au principe d’espérance qui projette l’être humain vers un a-venir. A part les souhaits, il y a les croyances. Véhiculées dans certains milieux plus étroits ou dans le public, elles représentent l’adhésion du conteur ou du héros à une thèse ou à une hypothèse qu’il considère comme vraie, indépendamment des faits, ou de l'absence de faits, la confirmant ou l’infirmant. A la différence des souhaits, les croyances sont marquées du sceau du temps.
La croyance selon laquelle la femme doit obéissance et loyauté inconditionnelles à son mari est présente dans les contes La Barbe bleue et L’oiseau d’ourdi. Mais alors que la curiosité, qui pousse les héroïnes à franchir l’interdit posé par leur mari, est qualifiée par Perrault de “plaisir bien léger”, dans un contexte narratif similaire, mais un siècle plus tard, elle est associée par les frères Grimm à l’intelligence et à la prévoyance.
Prenons aussi la croyance selon laquelle seul l’homme, dont la vocation est d’entretenir la famille, peut exercer un métier alors que la femme, exclue de la vie publique, ne peut être que femme au foyer. Dans la pratique, cela fait qu’un homme pauvre a peu de chances de trouver une épouse, comme c’est le cas pour Osamu du conte La femme oiseau tandis qu’un homme riche peut avoir plusieurs épouses. Ainsi, dans le conte le Roi et ses enfants, le roi a trois enfants de trois épouses différentes et Ali Baba du conte Ali Baba et les quarante voleurs peut, en devenant riche, prendre une seconde épouse. La même croyance fait que la femme manque d’autonomie financière. Dans le conte Le roi et ses enfants, les femmes, en tant qu’épouses, sont à la merci du mari et, en tant que veuves, dépendent de leurs fils à qui le mari laisse tout l’héritage. Quant aux femmes ou aux filles, bannies de chez elles, elles ne peuvent gagner leur vie qu’en tant que servantes. C’est les cas des héroïnes des contes La fille du vieil homme et de la vieille femme et Dame Holle
Les croyances n’ont rien d’innocent; elles se matérialisent en autant d’interdits qui gouvernent la vie dans la communauté des hommes. Les vieilles femmes, bonnes ou méchantes, comme la Sainte Dimanche du conte La fille du vieil homme et la fille de la vieille femme, dame Hollé du conte du même nom, la Sorcière Epeiche et la Sorcière Scorpion du conte Une jeunesse sans vieillesse et une vie sans mort, du fait de leur caractère et personnalité, qui ne correspondent pas aux normes communautaires, habitent à la frontière entre l’ici et l’ailleurs, et donc en marge de la société.
Les croyances peuvent être différentes d’une époque à l’autre mais aussi d’une contrée à l’autre. La croyance à imprégnation chrétienne selon laquelle seuls les humains ont une âme et les animaux n’en ont pas apparaît dans le conte La petite sirène. Dans les contes originaires de pays dont la religion dominante est le bouddhisme ou l’islam, une telle croyance n’a pas de prise. Plus proche de nous, Dorothée, l’héroïne du roman-conte Le magiecien d’Oz, qui n’entend pas se sauver du cyclone seule, sans Toto, son petit chien, trouverait sans aucun doute déraisonnable une telle croyance. D’ailleurs, dans l’univers animiste des contes de fées, les animaux ont une place de choix. “Tantôt des alliés, tantôt des ennemis, ou carrément des héros à part entière, les animaux, omniprésents, participent au charme éternel de l'univers merveilleux” ( Rondeau, 2011; 171)

Note: article publié dans “Actes du colloque international Journées de la Francophonie XXVe édition, Iași, 28-29 mai 2021”


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