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Comment j'ai dressé un escargot sur tes seins, de Matei Visniec
article [ ]
L'amour à coeur et à corps, comme un envahissement

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par [triton ]

2019-12-08  |     | 



Samedi 7 décembre, l’ambiance parisienne, entre manifestations et grèves, incitait davantage à la lutte sociale qu’au romantisme mais la rareté des représentations de cette pièce (1 seule en décembre !) ne nous a pas laissé d’autre choix que de traverser Paris à pied pour rejoindre la petite salle du théâtre de la Contrescarpe. Dans ces circonstances, la salle n’était pas comble mais le régisseur et l’acteur eurent pour le public un petit mot montrant qu’ils avaient redouté une salle vide ou presque ! Et c’eût été dommage pour ce très beau texte mis en valeur par le jeu, à la fois sobre et éloquent, de Miguel-Ange Sarmiento.

Seul sur scène, en pleine nuit, un homme attend une femme. Dans cinq minutes, nous dit-il, elle sonnera à la porte. Pourtant, il n’y a pas de porte : nous sommes en pleine nature, campagne ou forêt, dans un silence fourmillant de grésillements d’insectes et de hululements d’oiseaux.

Quelle porte, alors ? Sans doute celle du cœur… Mais la femme ne viendra pas puisqu’elle est déjà là, présente dans le cœur depuis qu’elle a pris possession, corps et âme, de l’homme qui nous parle et s’épanche, avec franchise. Le texte décrit superbement le sentiment amoureux et l’espèce de sentiment d’envahissement que suscite l’obsession de la personne aimée, à laquelle on ne cesse de penser jour et nuit et dont la présence pèse dans le cœur et le corps, entre la douleur et l’extase. La force de Matei Visniec, dans la tradition du « réalisme absurde », est de le rendre palpable sur scène, dans un jeu d’acteur, en prenant au premier degré ce qui n’est, dans le langage, qu’images et métaphores. Parler à cœur ouvert, mettre son cœur sur table... Il fait parler le cœur, évoque la brèche qu’il ouvre dans la poitrine, le flux intarissable du sang qui menace de noyer la ville comme si la douleur de l’amour blessé était si vive qu’elle contaminait l’univers…

Toute la poésie du texte (et son humour aussi) repose sur une vision du coeur comme organe autonome, et même sur une vision du corps comme somme d’organes autonomes. Le cœur a beau être un organe, parfaitement et totalement décrit dans les livres d’anatomie, il n’en reste pas moins vrai que le cœur a ses raisons que la raison ignore et que, doué d’indépendance, quand vient la nuit, il s’extirpe de la cage thoracique comme un animal mou, rampe sur le sol pour mener sa propre vie mais toujours se fait reprendre car il éveille le dormeur par le sentiment du vide en sa poitrine… De même les seins de la femme aimée, dotés du pouvoir d’inspirer à l’homme qui les touche, longuement, lentement, la force d’écrire les romans et les essais qui l’ont rendu célèbre et admiré. Mais, au fond, l’auteur sait que son seul talent fut de traduire en langage clair le message – nébuleux parce qu’informulé - des seins qu’il aimait caresser pendant que la femme prenait son café matinal… Et il est vrai que, dans la vie ordinaire, on a parfois le sentiment que nos impulsions subites viennent de tel ou tel organe, surtout quand on évoque l’amour ou le sexe.

Dans son évocation du sentiment amoureux, qui passe par le corps et a donc une grande dimension charnelle, le texte est parfois à la limite du dicible. Difficile, par exemple, de ne pas voir dans l’escargot une métaphore du sexe masculin et dans l’éloge de sa lenteur une célébration de la langueur amoureuse. Il suffirait de très peu pour rendre le texte vulgaire et graveleux mais Visniec fait preuve d’une très grande dextérité dans les non-dits et les sous-entendus, que l’acteur, comme un équilibriste, désamorce par l'humour d'une mimique ou souligne de gestes qui préservent toutefois le caractère ambigu du texte. En fait, dans l’attitude des organes (essentiellement le cœur mais pas seulement) invectivant leur propriétaire interloqué, dans l’espèce de complot ourdi secrètement par l’alliance finale du cœur et du sexe, on reconnaît l’art de l’auteur du « cabaret des mots » donnant vie à quelques vocables qui s’interrogent sur leur sens profond et cherchent à prendre leur indépendance vis-à-vis des conventions d’usage…

L’amour, qu’on assimile depuis Stendhal à une cristallisation, provoque ici au contraire une sorte de dislocation. Le cœur s’émancipe du corps, y creuse un trou (annoncé dès les premiers instants, quand l’homme annonce son intention de mettre – au sens littéral - son cœur sur la table) que seule la femme aimée peut combler mais cette irruption s’apparente à une prise de possession. L’homme subit l’envahissement de la femme, souffre de la sentir si bien à son aise dans son cœur qu’elle commence à prendre des libertés (elle y reçoit ses amants, etc., ce qu’on peut interpréter comme une très habile représentation des visions que peut susciter la jalousie) mais, en fait, il jouit de cette souffrance, si profonde qu’elle est comme une part de lui-même. Et la femme en jouit également, palpant puis fouillant de ses doigts la blessure, comme une sorte de sexe féminin ouvert dans la poitrine de l’homme puis l’élargissant à pleines mains, jusqu’à s’y plonger tête la première puis prolongeant son séjour, refusant de repartir, heureuse du confort... La femme aimée devient alors un être hybride, à mi-chemin du spectre qui hante sa victime jour et nuit et du parasite qui se repaît de son hôte symbiotique…

Il y a, pour moi, dans le texte de Matei Visniec, comme une sorte d’écho (même si aucune référence n’y est faite) à l’obsession douloureuse du narrateur de la Recherche pour Albertine : la même intensité et la même subtilité (mais avec, en plus, chez Visniec, une touche d'humour un peu caustique). Et, de mémoire, Proust a aussi cette image de l’escargot (et de la bave qu’il laisse derrière lui) quand il met en scène le narrateur dans le cabinet sentant le lilas…

Mais au-delà de la profondeur et de la beauté du texte, il y a aussi un sens profond du merveilleux qui irrigue le texte de Visniec, dont la dimension fantastique confine à la poésie scénique quand le narrateur, assumant d’être ce qu’il est, devient, grâce à une très habile transfiguration de la tente de camping déployée sur scène, l’escargot qui donne son titre à la pièce…

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