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Poezii Romnesti - Romanian Poetry

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No Man's Land
prose [ ]
ou le chemin des exilés…

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
par [Reumond ]

2013-11-26  |     | 



Illustration : traces des sables.
Photographie R. Reumond



Fantôme blafard ou juif errant, qu’importe, je suis l’émigré de moi-même, l’étrange m’habite de ses voiles opalescents parce que je me suis étranger.

Migrant parmi tous les migrants de la Terre, me suivrez-vous jusqu’à vous, jusqu’au bout des mondes sans terme, dans toutes mes hasardeuses déambulations entre l’intérieur des choses et les perfides apparences ?

Avec moi comme compagnon d’infortune, entre états d’âme, d’esprit et de conscience, accepteriez-vous de vous expatrier de ces États qui ne sont pas les nôtres ?

Accepteriez-vous de tout quitter pour vous réfugier en ces terres d’incertitudes, en ces landes où les vents piquent les yeux et où le doute pousse comme l’herbe folle ?

Oui, tels des bannis, voudriez-vous partager avec moi l’une ou l’autre parole de réconfort ainsi que quelques croutons de joie et quelques gouttes d’espérance, et voyager ainsi à découvert, sans autre lumière que celle des étoiles et sans sécurité aucune ?

Voulez-vous partager cela avec moi, pitoyable voyageur, en ces zones médianes où les âmes vagabondes portent l’étoile du rêve comme cousue au revers des miroirs ?

Les muscles fatigués, le cœur cahoteux et l’âme ébranlée, voulez-vous parcourir avec moi ces pistes périlleuses, dans l’inconfort et l’insécurité, comme le voyageur tirant la nuit durant le jour sur des chemins tissés entre les pics et grands fonds ?

Entre des causes internes et les excroissances produites par l’extérieur des choses, entre les cieux du dedans et le ciel du dehors, les vrais et surtout les faux chemins, dans le mystère d’une migration millénaire pour les uns, ou d’une simple transhumance pour les autres, voulez-vous enfilé les haillons de l’émigrant ?

En toute connaissance, sachant qu’on s’y retrouve souvent dépouillé d’idées comme un Chagall sans ses couleurs, comme un Rachmaninov démuni de piano ou un poète sans ses mots favoris ; nu de la nudité de l’être sans identité, comme une âme en peine dans un grand paysage désertique, tels un Dalaï-Lama sans spiritualité ou un Noam Chomsky sans grammaire, accepteriez-vous encore de me suivre en ces terres ingrates ?

Si votre cœur vous dit oui !
Si votre corps vous appelle au départ,
Si vos proches ne vous y encouragent pas,
Si votre esprit y trouve en paix,
Si les événements s’y prêtent ou pas,
Si le bon sens vous ouvre ses portillons,
Si le vent vous y pousse,
Si une motion intérieure vous y invite aussi…
Et si ma parole vous agréée,
Alors, armez-vous de courage et surtout de patience
Et suivez-moi en NO MAN’S LAND
Sur ce chemin des exilés …

(...)

ROMANO

Dehors comme dedans, les gens aboient, la caravane passe !

Dans mon demi-sommeil, je me souviens du camping sauvage pratiqué en famille et de mes raids de scouts pionniers dans les années 60.

Un bruit sec me réveille en sursaut; il est cinq heures du matin et les oiseaux déjà s’activent.

La rosée recouvre encore la tente. Le soleil levant n’a pas encore eu le temps de sécher la toile bleue. Après cette nuit mouvementée, je décide de me lever, je suis tout courbaturé et j’ai à peine dormi quatre heures ; mon bivouac aura été de courtes durées !

Comme les peuples nomades qui m’ont précédé, je replie soigneusement mes quelques effets. Si dormir en plein air est une chose, rallumer un feu éteint en est une autre ; tout est humide, la neige fondue se mélange à la cendrée ; mon campement rudimentaire s’apparente à la couche d’un sans-logis.

(…)

Tout en grimpant, je me souviens qu’en 6e, l’un de mes camarades de classe se nommait « Romano », il était l’un de mes héros et j’aurais aimé porter ce nom de Romano comme on porte le rêve d’une étoile, une étoile de rêve en bandoulière, car les vrais sans-abri sont sans doute des sans étoiles !

Romano, où es-tu en dehors de mes vagues souvenirs ? Marches-tu toi aussi comme un randonneur de l’extrême blasé de trekkings organisés ? ou te déplaces-tu à côté de quelque chamelier, sur la trace de Rimbaud peut-être ? Marcheur au long cours ou touriste désabusé parmi une caravane d’hommes bleus sur un fond d’ocre rouge ? Oui, Romano, marches-tu sur un circuit normalisé caressant du regard de superbes paysages, ou sur des routes sans confort et sans horizon aucun . Enfonces-tu Romano tes talons dans la boue d’un chemin ou sur la moquette d’une oasis renommée ?

Depuis deux heures j’ai repris la route ; ma planète est un espace traversé de maquis épais et de landes désertiques... Il fait froid et une bruine épaisse pénètre mes vêtements humides.

À l’image du paysage, mon moral comme mon encéphalogramme sont plats, mais parsemés de ronces ! Devant moi, la brume se lève ; à perte de vue, c’est une terre sémantique qui se dégage peu à peu, un champ où se croisent les idées et les mots ; un laboratoire couvert d’appontements, de bifurcations et de détournements, de portes bariolées à franchir, de chemin à parcourir et de passerelle à essayer.

En ses quatre dimensions, ma planète est bien un monde paradoxal, un monde parallèle à parcourir, corps et âme, avec tout mon être ; même quand le cœur n’y est pas et que les jambes font encore mal du trajet de la veille, il faut aller de l’avant, comme dans un gros livre, de passage en passage.

Taillé entre nature et culture, le No Man's Land est une zone offerte aux sens et à de multiples expériences, à diverses questions pour apprendre dans la foulée des jours à passer comme au travers d’un miroir, de l’autre côté des choses.

Apprendre pas à pas à sortir du cadre n’est pas simple, passer d’un état d’âme à un état d’esprit n’est pas spontané ; d’un état de conscience à un autre moins encore ! La topographie change et la topologie est autant celle du dedans que celle du dehors, entre les apparences et l’intériorité, il faut sans cesse ce configurer, telle est une partie du projet.

Entre l’ici et l’ailleurs, il faut dresser l’état des lieux, faire le point constamment, tisser des liens sans s’arrêter ; telle est ma devise et ma préoccupation première, tisser des liens où tout arrêt serait forcément une rupture pathologique, voire mortelle ; il faut marcher continuellement ; tels ces gens du voyage, vous vous souvenez de « Romano » !

Ces gens du passage, ceux mêmes que j’aimais particulièrement fréquenter quand j’étais enfant ; allant jusqu’à passer la nuit dans leur extraordinaire roulotte comme des arches colorées, me laissant bercer par les chants et cet accent romani particulier, comme un passager clandestin se fait l’observateur attentif des mœurs accueillantes de ses hôtes.

Loin des villes surpeuplées et des tristes banlieues, en ce qui ressemble à un insensé voyage, comme Romano, que sont-ils devenus tous ces amis d’hier, les grands-pères protecteurs et les petits de mon âge, les amis de jeux et de confidences ? Au nom du Père, du Fils et de l’Esprit du voyage, où sont-ils allés gonfler leurs voiles et voir du pays en cette éternelle pérégrination ?

Que sont-ils devenus, eux qui sans cesse déménageaient de fêtes en foires foraines, revenant chaque année comme l’oiseau migrateur, à la roulette des roulottes, des saisons, des événements, et des calendriers autour des solennités locales ; essayant de trouver leurs repères entre les HLM et la caravane.

Il y a des cas extrêmes où les extrêmes sont à bannir ! Alors, je voyage entre les deux, dans l’espoir de trouver une route qui soit ma propre route. En ces années 60, on ne parlait pas encore des Roms, mais de Forains ou de Romanichels.

Au plus profond de mon âme, ne suis-je pas moi-même l’une de ces personnes en perpétuel chemin, changeant comme le vent erre la peau à vif ? Suis-je le vent lui-même ou le fils du vent ? Ne suis-je pas aussi vagabond du vague à l’âme, un nostalgique des routes passées et de la route défilante, comme l’un de ces Tziganes nomades sur la route d’un ciel du dedans ?

Mais ne faut-il pas préférer cette vie de romanichel que de mener une vie de bâton de chaise ou de fauteuil ?

Pauvre hère, j’erre et je divague, je dis « Vagues ! » pour entendre leurs clapotis pleins d’écume contre mes rétines et sentir la fièvre sur mes lèvres assoiffées de sel, en ces grands océans de tête que je parcoure de long en large, juif parmi les errants, avec la roulotte des mots, la roulotte des rêves, je dis « roues » pour trembler de tout mon corps au rythme du pavé.

On me dit richement « bohème » alors que je ne suis qu’un pauvre bohémien, un intermittent du spectacle et du texte. Pauvre de moi, je n’ai point la fibre sédentaire, ma plume doit bouger et mon œil de globe en globe bourlinguer.

C’est semble-t-il en partie héréditaire ! Ainsi, malgré leur nostalgie de la lumière de Barcelone, fuyant les persécutions, mes ancêtres Marranes n’ont-ils pas parcouru en famille mille chemins de traverse entre la Catalogne et la Lorraine ; n’ont-ils pas cherché et trouvé en Gaume, dans l’actuelle Belgique, un lieu d’accueil où se planter, afin de porter du fruit et repartir de la sorte encore plus loin sur les chemins du rêve ?

Et puis tous les artistes et poètes ne sont-ils pas quelque part des gens du voyage ? Des rouleurs invétérés, jusqu'au-boutismes des impasses ? Des phraseurs de parcours, des acteurs de terrain…

De nouveaux départs en arrivées, d’exodes en migrations, entre remblais et caniveaux, ne suis-je pas moi-même attelé à ma tâche d’écriture comme l’attelage tiré par un cheval de trait et de graphies ?

Tous les chemins, les plus tortueux, ne mènent-ils pas aux Roms ? Ne suis-je pas moi-même un amuseur pudique et un dresseur public de mots sauvages ?

Ne suis-je pas moi-même une bête de scène, de compagnie ou de cirque comme les Romano, les Bouglione ou les Zavatta ; un avatar dont les frères et sœurs ont été au fil des siècles déportés, internés ou même exterminés, mais toujours expulsés et condamnés…

Entre les tempêtes de sable et d’encre, les mirages du papier et du macadam, les paysages mouvants, les dunes et les steppes du verbe…, les apparences ont beau brouiller les pistes, l’illusion ne tient pas, le voile toujours se déchire !

Oui, j’aime avancer comme ces fils du vent, dans cette mémoire de la conquête de l’Ouest ou de l’Orient ; sous ma semelle les cailloux glissent, la route défile et résonne comme une plainte de bitume et le chemin se déroule comme un long point de non-retour…

Alors, pourquoi se rebeller ?

Sur la route, tout concoure au bien des marcheurs qui aiment la vérité !

La route n’a-t-elle pas cette rare capacité de relier tous les chemins ?

(...)

Il faut dépenser beaucoup d’énergie pour marcher malgré les pensées qui vous retiennent à l’arrière ou vous rivent au sol. Comme le pilote de montgolfière lâche du lest sur son trajet, il y a beaucoup de choses, abondamment de honte ou de culpabilité, dont il faut se débarrasser pour avancer encore.

Sans cesse nous devons choisir, et tout choix est douloureux comme une perte de travail, ou celle d’un trésor précieux ou pire comme le départ d’un être cher.

Il nous faut refuser l’immobilisme, alors, je me déleste de papiers et de souvenirs inutiles. Ne pas s’accrocher, faire la part des choses entre les apparences éhontées des faits les plus divers, l’impertinence des informations les plus contradictoires et l’insolence des injustices les plus grandes, le monde se déploie comme des images éclatées.

Entre les fonds d’écran, la platitude des écrans plats et le monde de l’intériorité profonde, il y a tout un chemin ! Oui, entre l’hyperréaliste en haute définition et les aspirations profondes des humains, il y a une respiration profonde à trouver, un souffle à conquérir comme on attrape le virus de la contemplation.

Le marcheur est marqué au fer rouge des incertitudes

À moins que la Matrice dont parle la trilogie de science-fiction Matrix des Wachowski soit le Monde tel que nous pensons le connaître ? Il faut se reprendre, faire attention. Tout ce qui est dans la Matrice est considéré par la majorité des mortels comme une réalité évidente et indiscutable !

Dans la réalité des choses, l’homme médiatisé s’enveloppe d’écrans plats qui n’expriment et ne renvoient que sa propre image, sa souffrance d’exister, son manque, son ennui et parfois sa fuite dans l’imaginaire …

Si jamais l’Univers dans lequel je crois marcher (vers moi), dans lequel je pense écrire, n’était que le reflet d’une cyberréalité, en conséquence, je ne serais moi-même qu’un de ces cybercriminels qui s’ignorent ?

L’un de ces cybercriminels qui nous volent notre véritable identité et notre propre destinée, en nous faisant croire au Lotto, au Grand Amour, au bonheur suprême…

Oui, nous marchons, mais nous marchons peut-être à côté de nous-mêmes, entre les marges étroites d’un « Programme » qui nous dépasse amplement. Nous y sommes préfabriqués et nous y fabriquons nous aussi des pensées erronées, des clichés, des opinions, des croyances rigides comme des préjugés, en toute immunité.

À moins que le héros du film Matrix, Néo, soit chacun de nous et que nous avons nous-mêmes à trouver le chemin et notre propre mission, la marche vers Sion reste possible !

Ne sommes-nous pas tous les élus de la Terre ? Mais il nous reste encore à ouvrir les yeux pour découvrir que l’Univers que nous croyons « réel » et dans lequel nous croyons vivre notre propre vie – car tout reste une question de croyance - n’est en réalité qu’un monde « imaginaire » dans lequel tout reste « virtuel » comme en suspens. Un Univers dans lequel nous nous enfermons bel et bien sous notre propre contrôle.

On est tous pareillement programmés dès la matrice de notre mère et probablement bien avant, pour percevoir le ventre du monde de telle manière en telle matière… les pensées que nous véhiculons sont celles de sédentaires impénitents !

J’ai beau battre la terre du pied, avec rythme et opiniâtreté, les pixels et autres mesures informatiques me collent aux semelles ! La quantité élémentaire d'information tout comme son abondance, en réalité, ne disent rien de la réelle réalité de l’information, et surtout rien de la réalité de la réalité…

Malgré les similitudes, entre l’un et l’autre Le Morpheus de Matrix n’est pas tout à fait le Stalker du film de Andreï Tarkovski.

Les mots comme les noms portent en eux des confusions et des contradictions ; comme l’existence, les vies les plus belles comme les films les meilleurs sont toujours pleins de ces contradictions et de ces paradoxes.

Le vrai « Morpheus », celui des mythes les plus anciens, avait pour vocation première d'endormir l’humanité et d’abrutir les mortels. Morphée est le maître de la téléréalité, il est l’animateur des jeux de cirque, il sait aussi se transformer en plaisirs délectables, en exquises gustations et en émotions fortes, en sentiments profonds et même en heureux souvenirs, il sait de même se changer en êtres chers pour nous tromper jusqu’au bout des nerfs, et nous anesthésier ensuite dans une mort sans douleur, nous pauvres rêveurs mortels que nous sommes.

Le Saint Graal ne serait-il pas tout simplement la quête de l’éveil ou le Bon Lieu du réveil ?

- Au lieu de nous conduire hors de la Matrice : « La Forme »,
- Au lieu de nous éveiller ou de nous réveiller pour sortir de cette torpeur où nous hallucinons les réalités du monde,
- Au lieu de nous révéler le vrai chemin, et de
- Nous faire sortir du labyrinthe où nous tournons en rond,
- Au lieu de faire de nous de véritables veilleurs vigilants, et de
- Nous initier à l’éveil pour nous conduire à Sion, notre demeure intérieure.

(...)

Entre rêve et songe, pollution nocturne et nuit cauchemardesque, loisirs et détournements divers, le jour et la nuit s’étirent et comme eux, le monde déroule son tapis en une tension imaginaire inimaginable, dans laquelle le fils du Sommeil (Hypnos) et de la Nuit (Nyx), se métamorphose sous nos propres regards absents en distractions notoires et en manifeste de l’illusion. Pourtant, en dehors des cris et les saignées, la vie semble couler comme un long mirage tranquille !

Afin de sortir des machines et des machinations des dieux d’ici-bas, sans paranoïa, il s’agit de marcher sur nos gardes, de marcher attentif, de marcher dans une vigilance qui reste ouverte aux bons vents…

Comme dans un film de science miction, messager des dieux marchands, Morphée apparaît dans notre sommeil sous la forme d’illusions et de fantasmes. Dans la mythologie romaine ou les mythes grecs, ce jeune dieu des rêves est souvent représenté sous les apparences d’un homme tenant d’une main un miroir et de l’autre des plantes soporifiques. Même durant la nuit, ne vous laissons pas toucher, ni par les images, ni par les pavots hallucinogènes, car tout n’est qu’illusions, c’est-à-dire apparences !

Alors que Morphée travaille le monde du bout de son miroir déformant, déniant tout ou ignorants, nous passons notre temps à nous distraire d’activités les plus diversifiées, jouant la vie comme sur une console de « Je », tels des innocents aux mains pleines de l’éventail des concupiscences.

La Matrice ne commande pas le monde, elle est le monde tel que nous le percevons, avec nos propres idées ; elle contrôle tout, échappant aux petits comme aux grands de ce monde ; et dans l'ombre du réel, nous ne voyons d’Elle, que ce que reflète nos propres pensées !

Par contre, si les « manifestations » de la Matrice sont réelles, ce serait une erreur hallucinante que de la considérer comme « La vérité » ou comme une réalité qui serait « essentielle » ou « fondamentale ».

Dans cet Univers sans limites, les apparences nous mettent peut-être des limites pour nous rendre savants, mais ces limites n’existent pas réellement ! Le but n’est donc pas de devenir uniquement savant, mais de devenir de sage marcheur, de marcher sans rémissions pour comprendre tout cela en faisant l'expérience du pas, laissant réagir le corps qui connait la vérité tout entière, afin de saisir à pleines semelles le mirage qui existe entre la réalité qui est « Une » et complexe, et cette dichotomie que nous mettons en toutes choses et que nous faisons en permanence entre le dedans et le dehors, le bien et le mal, le vrai et le faux…

Marchez, mais surtout restez bien à l’écoute du corps !

La Matrice n’est-elle rien d’autre qu’un Avatar de la déesse indienne Maya ? Une autre forme d’allusion infidèle ou d’illusion sûre, de déité dont l’activité principale consisterait à nous garder endormis comme Morphée, dans un certain état modifié de conscience, que l’on nomme au sein de La Matrice, « La Normalité » ?

Alors que l’une nous hypnotise, l’autre nous anesthésie, le cocktail est complet ! Car pour rester dans la logique matricielle, il faut s’illusionner toujours davantage en aveuglant nos sensations par toutes sortes d’effets d’optiques et autres ; elle doit nous préserver dans un état « machinal » et irréfléchi ; nous garder dans le leurre de la culpabilité ou dans celui de la victimologie ; stressés entre les mors de la dualité et figés comme des statues de sel, dans l’axe d’une linéarité temporelle et spatiale, et ainsi nous barder d’idées fixes dans l'illusion la plus totale, dont celle de la dualité des choses, des croyances rassurantes et des certitudes toutes faites qui sont justement celles des apparences du monde phénoménal, des fantasmes crus et des phantasmes purs ; nous laissant distraire du chemin par les évidences miroirs aux alouettes, comme enfermés tels des enfants innocents et irresponsables, nonchalamment guidés vers le bien-être et gardés dans cette indolence si animale qui nous caractérise.

(...)
L’illusion est une drogue dure !

Je sais de quoi je cause, elle cause tellement de maux !

Je connais la méprise, car l’alcoologue que j’étais n’ignore rien des dégâts provoqués par les apparences. L’illusion est tenace, elle vous colle à la chair comme une greffe de moelle.

En ce lundi 25 novembre 2013, je marche depuis huit heures, le ciel est gris, je regarde au plus loin, il semble comme porteur de flocons et de cendres. Si ma température intérieure est stable, la température extérieure est descendue aux environs du zéro degré Celsius. Une épaisse épée de neige semble planer sur les landes. Alors, Damoclès prudent, si jamais il venait à neiger abondamment, je cherche du regard un abri pour la nuit.

Les landes traversées ne me font pas oublier les déserts parcourus.
La terre comme une éponge trop pleine, laisse remonter les souvenirs.

A moins d'une heure de Paris, dans la forêt d'Ermenonville, en cette fameuse "Mer de sable", Clichois en promenade de fin de semaine, cousins et cousines nous nous sommes battus et ébattus quand nous étions enfants. C’est là même que quelques années plus tard j’ai marché en rêvant aux côtés d’Émile et de son père Jean-Jacques Rousseau, mêlant le sable et l’encre dans l’histoire de nos vies ; parce que nous ne sommes pas seulement ce que nous mâchons, mais nous devenons aussi et surtout ce que nous avons lu derrière et entre les lignes. Alors, devenons de même ce que nous marchons !

Du haut de cette illusion, plus de seize heures d’avion nous séparent !
Pourtant, parole de petit Fennec du Sahara, entre le désert d’Ermenonville dans le département de l'Oise et celui de Chihuahua au Mexique, il y a qu’une seule pensée à avoir, un seul pas à faire pour être là présent !

Si l’un de mes neveux a fait le voyage en avion pour s’installer avec sa famille à Guadalajara, je sais par expérience intérieure que les parcs d’Ermenonville et de Big Bend sont là, caché au fond de mes scissures, entre matières grises et blanches comme le sable, en mes circonvolutions molles, sous mes méninges protectrices et dans mon encrier tout plein de rêves de sable fin.

Les États mexicains de Chihuahua ou les terres du nouveau Mexique sont à portée de pensée et de pas, et comme toute portée porte à la geste comme à la gestation, j’avance vers quelque chose de moins opaque.

Effectivement, il commence à neiger, j’oublie un moment les déserts brûlants pour retomber de plain-pied dans la froideur des chimères.

Ardennes, Fagnes et Campines… nous avons nous aussi à portée de Liège des endroits extraordinaires ou la Matrice sait se faire « paysage » pour tromper notre vigilance ou programmer notre attention, abusant des photographes, des voyeurs, des badauds et des autres promeneurs du dimanche.

Mais derrière les paillettes, les fonds d’écran, les images d’Épinal ou les belles cartes postales toutes colorées, il y a une autre réalité de la réalité !

Dans mon « Espace-tempes », je sais bien qu’entre le Moyen Âge et le futur, l'ici et l'ailleur, le Ciel et la Terre, il n’y a qu’un effet de miroir, qu’une seule traversée à faire, qu’un seul grand écart à franchir.

J’ai traversé les dunes de gypse de White Sands, j’ai mis en bouche ce sable blanc du Nouveau-Mexique pour en connaître la saveur et la réalité ; entre l’acacia, les cactus et l’agave, j’ai marché jour et nuit, harassé jusqu’à l’os, en des lieux plus secs et plus sauvages que les vieux livres de bouquinistes.

Foulant les obstacles, tirant le pas comme compas sur une carte de peau d'écorché dépliée, évitant d’une semelle alerte le serpent à sornettes et la tarentule inhospitalière; j’ai cheminé entouré de montagnes lumineuses, dans des cuvettes aussi chaudes que l’enfer, ébloui par la brillance des dunes autant que par les multiples mirages de toute cette apparente beauté.

On peut effectivement se promener à travers les dunes, l’âme énamourée par tant de beauté; et l'on peut se gaver de cette illusion clé sur porte, mais on peut aussi passer à travers, l'éviter avec vigilance pour se remettre à voir vraiment, à marcher dedans, percevant enfin comme un aigle céleste Maya dans les apparences magnifiques, les couchers de soleil majestueux, et voir une bonne fois pour toutes en ce gypse blanc cristallisé le grain de sable qui grippe notre machine à percevoir !

Et de bonne foi pour « doute », on peut ainsi saisir avec tout son être, dans toutes nos cellules, que cette pseudo réalité qui nous émeut tant, que ce simili réel qui nous ensorcelle, n’est en réalité qu’une grosse illusion comme il y en a de Grande, une illusion de plus dans l’étonnant désert que nous sommes.

Comme le vent secoue les arbres et me frappe le visage de froideurs hivernales, j’oublie les grains de sable chaud. Sur le sol où je marche, neige froide et sable doré se mélangent comme en une gadoue tiède ; l’imaginaire et la réalité forment ainsi parfois un agglomérat difficile à débrouiller. L’ombre se mélange au brouillard, la lumière du Mexique se reflète sur les eaux glacées de Belgique. Suis-je à La Panne ou dans un désert lointain, le lointain est-il ici et l’ailleurs dans ma tête ; là où poussent les pensées comme des fleurs sauvages ?

S’agit-il de dépression en moi ou de dépressions creusées par le vent dans les dunes ? S’agit-il d’épanchements provoqués par le froid et la neige fondue, ou d’une nappe phréatique qui crève l’écran de la réalité ? Suis en creux ou le paysage dunaire est-il en relief ? Cette salinité est-elle celle de mes propres larmes ou celle d’une mer qui se cache pour un moment à mon regard ?

Avec toutes mes peurs d'enfant, à Clichy-sous-Bois j’ai exploré du bout de mes doigts glacés les carrières de sable et les trous de bombe pour y attraper la Salamandre ; aujourd’hui telles des caries dans mes tissus osseux, les trous de bombe se transforment en trous de mémoire et les carrières en cuvettes intérieures.

Partout, les cactus d’ailleurs se mêlent aux roseaux d’ici. Il faut sans cesse discerner la réalité des faits et celle des choses !

La réalité, c’est comme l’amour, je sais « par cœur » que les déserts d’Ermenonville et de Chihuahua sont également et pareillement à portée de souvenirs et de pensées. Il ne me reste qu’à franchir le pas, ce petit pas de « l’espace-tempes » pour me précipiter là bas et me laisser rouler dans les dunes en évitant avec prudence les illusions et les cactus trop présents.

(...)

« Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees : sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes. C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le cœur ouvert. »

Entre le monde « marchand » et le monde « marchant » Montaigne en ses Essais nous parle simplement de l’usage que nous pourrions faire du monde que nous traversons.

Malgré ses imperfections, le pas ne peut tromper; il peut être frondeur et souvent insoumis, mais toujours il se doit de rester authentique et translucide comme le sable et l’eau.

À la vérité, je ne prétends rien en marchant que de marcher, nul intérêt privé, nul marchandage et point de marchandise ou de recherche de gloire ; je m’attache simplement à mon pas, au dessin de mon trait ou à ces mots calligraphiés ; accroché à mon stylet plein d’encre comme le funambule s’agrippe à sa perche précaire ; cherchant un équilibre forcément instable et donc contradictoire entre là d’où je viens et là où je vais, sans savoir pourquoi ni comment et de quoi sera fait l’avenir.

Passager du vide et du silence, dans l’instant présent, je marche d’un pas qui se veut équitable et bien légitime.

Ce que l’on peut traduire en d’autres mots, en disant que c’est ce qui me fait marcher aussi, partout et par tous les temps, marcher, « la tête haute, le visage et le cœur ouvert » comme il est dit dans le Livre troisième, au chapitre I, De l'utile et de l'honnête, de Michel de Montaigne ; non pas par devoir ni par conditionnement, mais par un simple pas de vie.

Même les vents sahariens laissent des écritures de sable !
Et même en marchant sur la pointe des pieds, tel un danseur frétillant, un pas ouvert ouvre à d’autres pas ouverts, un pas ouvert s’ouvre aussi aux autres, il n’y a pas de remède aux empreintes, pas de bornes aux bonnes volontés, et pas de limite aux chemins …

Il n’y a de pas si fin qu’il ne laisse sa trace, pas de pas si léger qu’il ne signe son mouvement, avec cause et grâce, comme la ballerine dans le sillage des cygnes. Seuls les pas machinaux, contrefaits ou artificiels sont en quelque sorte des pas de pachydermes parmi des porcelaines de la dynastie Ming.

(…)

Je suis le pas commun pour suivre le pas de l’autre ; vous voyez bien comment à conjuguer la vie, les verbes « être » et « suivre » s’ensuivent sans fin. Si je suis c’est que tu es, et si tu es je te suis moi aussi, mot à mot et pas à pas comme à travers un miroir.

En suivant nous sommes des étants comme dirait Heidegger, des êtres marchants en tant que phénomène, et en étant nous suivons et nous poursuivons le même projet de vie, pour être et devenir davantage nous-mêmes des vivants, toi comme moi, je et tu, côte à côte sur les sentiers du monde.

Fadaises philosophiques !
Mal de l’écriture !
Dérive ou hallucination de marcheur !
Diront certains

Certes, c’est vrai que les hauts sommets comme les grandes profondeurs donnent des maux particuliers, c’est aussi vrai que la grande solitude des lieux inhabités et inhabituels donne des états modifiés de confiance et réveille le doute.

En bas comme en haut, l’oxygène se raréfie, la fréquence cardiaque change et la respiration s'accélèrent, la pression artérielle augmente… viennent des vertiges, des maux de tête et des nausées. Je me souviens de mon premier 8000 et de mon encre qui gelait sous mes doigts crispés de froid.

Des fadaises philosophiques ?

Oui, peut-être ! Mais les fadaises ne sont-elles pas comme les falaises, comme les jeux de maux, symptômes ou métaphores, elles cachent souvent un non-dit ou dissimule la part à dire à travers des mots. Seules celles d’Etretat présentent des portes béantes qui permettent de percevoir quelque réalité au-delà des murailles et des apparences dressées contre nous.

Pas à pas, certains se rapprochent alors que d’autres s’éloignent, pas à pas il y a des appâts dont il faut se défier, des mirages habiles au cœur des déserts plantés comme des cactus amers dans un dessert aride.

Du sable le plus blanc aux cendres les plus grises, les pas comme les années passent. Des souvenirs les plus merveilleux aux marques les plus douloureuses, il reste toujours quelque part en filigrane une empreinte ténue ; mais la marche ne sert-elle pas justement à cela : exorciser le pire pour marcher vers le meilleur, et quitter des lieux maudits, des zones d’ombre pour aller vers des lieux qui ont plus de cœur ou de lumière.

Avez-vous le caractère aventureux de l’expéditeur d’expédition ? Moi-même, parfois, en apnée, je plonge dans mon encrier.

Entre les Pères du désert, Rimbaud ou Charles de Foucauld, entre Hugo, Herzog ou Jacques Mayol, les livres, les déserts comme les hauts sommets et les abysses n’ont cesse d’interroger nos pas et nos consciences…

Les Misérables, le Grand Bleu ou l’Annapurna, c’est toujours de la matière à piétiner ensemble, car même quand on lit ou quand marche en solitaire, le pas est nécessairement collectif, il reste l’affaire de tous et le faire d’une humanité en marche !

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