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La Princesse lointaine
poèmes [ ]

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par [Rosemonde_Gérard ]

2010-04-02  |     |  Inscrit à la bibliotèque par Guy Rancourt



L’amour aux magnifiques flammes
Dirige la nef sur les flots,
Et c’est encor l’amour qui rame
Avec le cœur des matelots ;

Tout autour du frère Trophime,
Tournent, en désordre étoilé,
Tous les vers fameux dont les rimes
Étaient deux ailes pour voler ;

Ce sont peut-être ces maximes,
Plus claires que les goélands,
Qui porteront la nef sublime ;
Et c’est la chanson de Bertrand !

Car rien qu’en redisant sans cesse
Les choses que l’on sait déjà :
Le nom charmant de la princesse,
Le charme qui la protégea ;

Rien qu’en reparlant de ses bagues
De ses colliers et de ses yeux,
Voici qu’au caprice des vagues
La nef maintenant glisse mieux.

La pauvre nef avance et flotte
Surmontant les plus mauvais jours ;
Quand le rêve se fait pilote,
Le navire arrive toujours.

Oh ! l’immense et sombre mystère
D’un cœur appelant l’horizon…
Mais voici qu’on a crié : « Terre ! »
Et voici de pâles maisons.

Dans un prestigieux mirage
Qui se transforme en vérité,
Tripoli au bord du rivage
A posé sa douce clarté ;

Et Bertrand, dont le cœur sans trêve
Aida l’amour de son ami,
Va partir lui chercher son rêve
Sur la barque de l’infini.

Quand toujours on donne son âme,
Pourrait-on jamais avoir tort ?
Une vertigineuse flamme
Purifiait chaque décor.

Le drame était comme un royaume
Dont les lys doublaient les clartés ;
Et plusieurs merveilleux fantômes
S’ajoutaient aux réalités…

Sur la nef, tous ces camarades
N’étaient-ils pas, là comme ailleurs,
Les pauvres obscurs, les sans grades,
Que Flambeau porte dans son cœur ?

Quand Bertrand, la face hagarde,
Surgit dans le soir violet,
Renverse les grilles, les gardes,
Et bouleverse le palais ;

Quand il viendra risquer sa vie
Pour des yeux gris, mauves et verts,
N’ayant, dans sa tendre furie,
Rien d’autre à dire que « Des vers » !

Quand son bras vainqueur d’une hache
Fait voler la porte en éclats,
L’héroïque et divin panache
De Cyrano n’est-il pas là ?

Quand, devant ce cœur qui s’élance,
Mélissinde, se reculant,
S’enferme en un mur de silence
Pour fuir l’envoyé trop charmant ;

Ce « non » fantasque et romanesque,
Jeté vers celui qui venait,
N’est-il pas tout à fait ou presque
Le mur en fleurs de Percinet ?

Mais Bertrand à la brune tête
Voit le rêve et veut l’emporter ;
Ce n’est pas un mur qui l’arrête,
Lui, que rien ne peut arrêter !

Qu’est-ce qui fait qu’elle refuse ?
Il veut savoir… mais de trop près…
Et c’est sur sa bouche confuse
Qu’elle dit enfin son secret !

Ô pauvre minute éternelle !...
Vont-ils faiblir ?... Non, car elle a
Crié : « La source, où donc est-elle ?
Le Pain, où est-il ? » Et voilà

Que, passant comme une âme encore,
Dans le fond célestement bleu,
C’est Photine, avec son amphore,
Qui va lui répondre le mieux.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelle inoubliable soirée…
La lumière semblait grandir,
Toute la pièce était dorée
Par la gloire et le souvenir ;

L’amour suspendait aux cordages
Sa grâce et sa fatalité ;
L’histoire aux brûlantes images
Se penchait pour se raconter ;

Chassant les platitudes vaines
Et les poussières du banal,
On sentait souffler sur la scène
Le vent sacré de l’idéal ;

Autour de la blanche princesse
Qui vient sur un bateau vermeil,
Le poème, montant sans cesse,
Semblait un immense soleil, –

Et, s’ajoutant comme un emblème
À ce triomphe pur et clair,
Dans la salle on rencontrait même
Quelques crapauds de Chantecler !...

(Rosemonde Gérard, Féeries, 1933)

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