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■ Jen FERRAT
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- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 2009-08-04 | | Silence… comme sur un versant de pierre ou une pierre, tu suis le fleuve de la vie qui transporte au début du monde ou à la fin, des fragments d’existence dans un ordre chaotique, tendant à s’assembler de quelque manière que ce soit. L’œil confondu avec la page d’où fait irruption tel un spasme de la pensée la voix d’une mère, d’un père, d’un enfant : - Bientôt les fêtes! - Bientôt les fêtes! - Bientôt les fêtes! Arrivent ensuite en files, des groupes de chanteurs de noëls. Le fleuve se resserre sous un pont de glace où il neige doucement. Il est presque minuit. Les chiens aboient. Dans les maisons, les lumières s’allument les unes après les autres. - Nous sommes venus nous aussi une fois. Bonne année, bonne santé. - Bonjour, bonne veille de Noël! - Bonjour, vaillants enfants… allez, passez à tour de rôle et recevez le noël. - Ils arrivent ! - Attends que j’habille ta sœur et vous pourrez y aller. - Bonjour, bonne veille de Noël! Les chiens se démènent au bout de leur chaîne. Des pas lourds s’approchent du seuil, essuyant la neige collée. Maman ouvre la porte. - Bonjour, oncle Pierre. Vous êtes tous invités à entrer. Et elle pose sur la table ronde à trois pieds des écuelles emplies de grains de maïs bouillis, saupoudrés de sucre, et des cuillères en bois. - Mangez jusqu’à ce que vous soyez un peu réchauffés et je finis d’emmitoufler mes braves. Le pull-over noir en laine écrue me gratte partout où il me couvre la peau. Sur la tête, j’ai un gros bonnet sur lequel maman a noué un foulard. D’épais pantalons et des chaussettes de laine sur lesquels sont enfilés des chaussons de caoutchouc complètent mon bouclier contre le froid du parcours. Ma sœur du milieu est emmitouflée dans la même épaisseur. Elle est arrivée chez nous un jour de Saint Ignat, le jour où l’on sacrifie le cochon juste avant Noël. Nous étions dans le Bărăgan et la neige s’amoncelait et s’entortillait en de longs rideaux opaques. Nous étions tous trop pauvres. Dans cette pauvreté presque reluisante, arrivait de temps en temps un enfant, apportant de la joie, mais aussi de l’inquiétude. Les besaces en toile blanche me rappellent le tablier blanc de ma mère quand elle préparait les pauvres repas de ces années-là et auxquels elle ne goûtait elle-même qu’après que nous ayions tous mangé. Maintenant elles pendent, toutes flasques, jusqu’aux genoux. Quand elles se balanceront sous le poids des craquelins ronds et des pommes, elles seront alors de plus en plus difficile à porter, et nos pieds vont se ratatiner dans les chaussons, ils vont s’échauffer, et ce ne seront plus ensuite que des dards douloureux… de même que nos fronts nous brûleront ainsi que nos joues sous le foulard chargé de neige. - On y va ? Merci pour le repas. - Avec beaucoup de plaisir. A la prochaine. Et revenez avec les besaces pleines… Prenez-les. Et elle partage entre tous les craquelins ronds et les pommes. - Nous vous remercions. - Portez-vous bien. - Allons-y ! … Nous sortons de la maison et nous dirigeons vers la porte, nous éloignant dans la neige. C’est comme si les petits fragments de la journée avaient été des années et que je les ais vécus tour à tour, soit m’émerveillant, soit me réjouissant, pleurant, attendant, retardant, les oubliant lorsque je ne pouvais pas les intégrer dans un lieu de vie avec les autres, me fatiguant, aimant, rêvant beaucoup et désespérant, espérant à nouveau… Quand la nuit tombera, tous se rassiéront sur leurs sièges autour de la table et après avoir dîné en cette ultime soirée de Noël ou du Nouvel-An, nous rirons et pleurerons en nous souvenant de cet événement ou d’un autre, nous nous endormirons, redevenant des non-mots. Silence… campagne de sables d’où se retirent les traces des nuages et des arbres telles des vies vers les commencements. Près de la flaque, oeil solitaire, un stylo à bille et un cahier sur lequel sont écrits six mots d’une graphie étrange – probablement six signes tremblants tracés eux aussi vers les commencements. Parfois, une main ou un esprit s’efforce de refaire le paysage – peut-être un de ces peintres dans les doigts duquel le monde apparaît comme un fantôme et disparaît. Quelque part, quelqu’un pleure, ensuite le silence revient à nouveau. Sous les semelles, la terre se divise en carrés comme un plateau d’échecs où tu représentes chaque mouvement dans le jeu entre l’esprit qui réfute la parole et le besoin que tu as de te recomposer en marge de celle-ci. Brusquement tu as une infinité d’années et tu te vois attendant en face de soixante quatre portes que vienne quelqu’un pour te dire dans lequel de tous ces destins tu as encore le droit de pénétrer. Alentour, des yeux se taisent eux aussi comme si l’air était un monde superposé contenant toutes les âmes qui ne peuvent être atteintes, car dans leur intérieur d’autres âmes se sont figées dans un acte de naissance, de cri… Séparant d’une certaine façon le coucher du soleil en deux arcs cambrés vers la même distance, un garçonnet et une fillette regardent un point blanc grandissant dans le ciel aux couleurs sang et brun. C’est un ange, chuchote le vent, pourchassant un morceau d’emballage entre deux buissons tels deux squelettes attendant qu’on leur rende un jour l’enveloppe de feuilles et d’azur. C’est le premier flocon de neige dans ce monde de déserts des silences… « Combien de temps vas-tu encore attendre ainsi ? » indique de temps en temps un écrit sur la table de ces soixante quatre destins. Tu restes ainsi pieds nus et tes semelles sont prisonnières d’une espèce de sortilège. Une partie de toi court après le flocon blanc et derrière vous s’installent les hivers. Par delà les épais enneigements tu vois une lampe illuminant la fenêtre d’une maison où tu sais que te sont nés des frères des mères-terre et des pères-infini. La porte s’ouvre sur le sifflement de l’aquilon et dans la neige s’élance une nuée d’adolescents et d’enfants en vestons et en bonnets de fourrure, quelques–uns sont en traîneau, d’autres portent des lampes. Une autre partie voudrait s’en aller mais les racines te maintiennent dans cette terre sableuse comme le dernier arbre qui va lui donner de l’ombre et qui restera les midis à bavarder avec le vent et le soleil. Une partie a les bras lourds et ne sait pas ce qu’elle porte, peut-être des évènements d’une vie dont il n’y a plus aucun souvenir – une amnésie des cris et des chuchotements, et des silences. La dernière partie s’agite, tricotant en une maille filée printemps et étés, les automnes avec des négresses et des enfants qui bossent en riant dans les vergers d’orangers et d’oliviers. Leurs époux, les pères, et leurs fils travaillent en chantant à la construction de vastes systèmes d’irrigations. Dans ce sable encore rouge et chaud tout autour de toi se lève le premier fragment de vie dans lequel n’existeront ni tristesses ni oublis. *Traduction: Nicole Pottier
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