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■ Ballade pour Lucille Contact |
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- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 2026-02-25 | |
D’un regard rêveur, Luc laissa le sable glisser entre ses doigts. Les années avaient aussi glissé sur sa vie. Comment aurait-il pu imaginer qu’il serait assis quasiment à la même place, quarante années plus tard ? Comment aurait-il pu penser qu’un jour il serait devenu vieux ? Comme ces vieillards qu’il voyait passer sur le boulevard lorsque l’ardeur du soleil et le sel des vagues le berçaient d’insouciance. Lui, qui aimait tant nager, lui qui nageait si vite, infatigable, parmi les flots. Et pourtant, la mer était toujours là , avec son chant, son flux et son reflux. Mais les rochers de sa jeunesse, il ne les reconnaissait plus, érodés par les ressacs, certains même avaient disparu. Oui, la tristesse de l’homme, c’est d’avoir une mémoire, tout serait beaucoup plus simple s’il vivait sans passé, s’il n’était qu’un végétal.
Et ses amis, il les fit défiler sur l’écran de son cerveau, il se souvint de chaque visage, de chaque expression, et puis des anecdotes le firent sourire. Il se souvint des filles qu’il caressait dans les jours suaves, des filles dont les maillots de bain dévoilaient de jolies courbes. Ses parents étaient partis vivre ailleurs, son travail l’avait amené à l’étranger, et jamais il ne revit ceux qui avaient accompagné la fraîcheur de ces années. Et qu’est-ce que cela aurait changé ? Le temps passe, les gens trépassent, difficile d’arrêter une machine bien huilée. Il faudrait faire un pacte avec le diable, il faudrait surtout que celui-ci existe. Luc se leva, marcha une centaine de mètres et s’installa dans sa voiture. Il roula doucement tout en longeant la mer, quelques mouettes virevoltaient et criaient sous un ciel chargé de nuages. Téméraires, les pêcheries affrontaient une houle grandissante, le vent s’était levé et bientôt la pluie viendrait arroser les promeneurs. Il commençait à pleurer sur son pare-brise, les essuie-glaces balayaient la morosité. Luc mit un peu de musique et prit la direction du port. Il se gara sur un quai en face d’un café qu’il avait bien connu et qui portait toujours le même nom. Il poussa la porte, un homme avenant lui sourit en essuyant ses verres, il y avait un peu de monde en cette fin d’après-midi. Bien sûr, le bistrot avait changé de propriétaire, la décoration n’était plus la même, le juke-box avait disparu ainsi que le baby-foot. Il y avait un billard américain au centre de la pièce et les murs avaient été peints avec des couleurs pastel. Quelques habitués accoudés au bar avaient le ventre rond, les yeux vitreux et le teint rougeâtre. Le genre de personnage qui passe toute sa vie à lamper au comptoir et à marmonner des inepties. Des jeunes occupaient plusieurs tables et buvaient de la bière. Malgré tous ces changements, Luc trouva le café plutôt triste. Et il commença à regretter d’être revenu dans sa ville natale après quatre décennies. Où se trouvait le temps des folies ? Où l’on se passait des joints sous les tables. Où les filles venaient s’inviter quand le désir débordait de leurs yeux, les cheveux ensorcelés par des musiques. À cette époque, Luc écoutait pas mal de choses : The Doors, Led Zeppelin, Dylan, Santana, Clapton… Luc commanda un autre verre et sortit sur le perron pour se rouler une cigarette. Le vent s’engouffrait dans les rues, la mer était agitée. Une femme ferma son parapluie, il lui ouvrit la porte. Avec un remerciement, elle entra. Luc tira des bouffées de son tabac blond et se souvint de ses nuits passées près du juke-box. Oui, ce café était un phare pour les contrebandiers, un feu d’espoir, un asile, un endroit pour y rêver, pensa-t-il en remontant le col de sa veste. Revenu à sa place, il s’aperçut que la femme au parapluie se trouvait assise à trois mètres de lui et qu’elle le regardait avec insistance. Luc fut gêné, il regarda dehors tout en buvant un peu. Mais la femme continuait de le fixer, comme si elle avait vu une bête étrange, un alien venu d’une lointaine planète. Cette femme avait les cheveux très bruns, mais elle devait certainement se les faire teinter, car les traits du visage n’étaient plus vraiment jeunes. Les rides avaient marqué son front comme des vagues angoissées. Ses yeux étaient grands et sombres, elle portait un chemisier noir. Son buste était droit laissant deviner une poitrine opulente. Elle ressemblait à un corbeau qui guettait sa proie. Luc acheva sa bière, caressa sa barbe et se dirigea au comptoir pour régler sa note. Puis il sortit sans regarder autour de lui. Il était temps de rejoindre son hôtel et de quitter cette ville. De toute façon, où que l’on soit, les souvenirs vous reviennent un jour. Parfois, ça fait du bien, parfois, ça fait du mal. Poséidon avait planté son trident sur le quai, des paquets d’eau salée venaient se déballer sur les pavés. Il ouvrit la portière de sa voiture quand tout à coup il entendit crier derrière lui : LUC ! LUC ! Le corbeau se trouvait derrière lui, les ailes déployées, mais ne croassait pas. La femme brune levait les bras et cria à nouveau : LUC ! LUC ! Il pleuvait de plus en plus fort, elle n’avait plus son parapluie ni son imperméable. Ses cheveux collaient au front. Les larmes et la pluie se mélangeaient. Son rimmel et son fard à paupières ruisselaient, laissaient de grosses taches brunes sur les joues. Comme pour se purifier, elle essuya son visage avec ses mains. Ce n’était plus un corbeau, mais une enfant qui se présentait à lui. Il reconnut ses yeux et sa bouche légèrement charnue. Il reconnut son expression quand elle le suppliait de l’emmener. CAMILLE !! Il la serra contre sa poitrine. Camille, la fougue Camille l’amante Camille la sœur Camille la douce Camille et son corps de déesse Camille, sa jeunesse Celle qu’il aurait dû garder. Elle l’avait reconnu après tant d’années ! Un souffle nouveau envahit son esprit, il se sentit jeune, comme au temps où il nageait comme un poisson, où la vie lui souriait sans entraves.
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