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16ème salon de la Revue : Présentation de la revue Continuum (n°4)
communautés [ écrivains israéliens d`expression francaise ]
Hommage à Benjamin Fondane, Marlena Braester : un parcours

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
par [NMP ]

2006-11-28  |     | 



Pour sa dix-huitième édition, « Lire en fête » a proposé quelque 4 000 manifestations en France et dans 100 pays: manifestations culturelles centrées autour du livre, de la lecture et de la création littéraire à travers le dialogue et des rencontres entre écrivains, traducteurs, éditeurs, ou libraires, s’adressant à tous les publics. Le 16ème Salon de la Revue s’inscrivait parmi ces activités : chaque année, il ouvre ses portes à la multiplicité et à la diversité des manifestants, toujours nombreux, et peut-être même de plus en plus nombreux. La fidélité est gage de sérieux, on trouve là 700 revues dans des domaines qui vont des arts et littérature aux sciences sociales, politiques, géographiques, etc. De grands noms sont présents, ainsi qu’une myriade de revues de qualité, toutes à découvrir ! Lors de ce salon, sont organisés également des débats et des présentations de ces revues. Ces tables rondes sont organisées par les revues elles-mêmes, et on compte là nombre de personnalités : écrivains, journalistes, intellectuels et universitaires.

Parmi les revues présentes, Continuum, la revue des Ecrivains Israéliens de Langue Française nous conviait à une rencontre le dimanche 15 octobre avec son comité de rédaction pour la présentation de son numéro 4, rendant un hommage à l’écrivain franco-roumain Benjamin Fondane dont une place portant son nom a été inaugurée à Paris le 21 mai 2006.

Le débat s’articulait en deux temps :
- Hommage à Benjamin Fondane
- Entretien d'Esther Orner avec Marlena Braester

accompagné par une lecture de textes
Etaient présentes Marlena Braester, Monique Jutrin, Esther Orner, Carmen Oszi.


(photos : Marina Nicolaev)

*

Hommage à Benjamin Fondane

Un hommage à l'homme, au poète Benjamin Fondane s'imposait dans la continuité des hommages que notre revue propose aux lecteurs intéressés à une francophonie en terre d'Israël, à une francophonie qui puise sa richesse dans la judéité, de près ou de loin, en France, en Roumanie ou ailleurs.
Vu la modernité d'une réflexion à multiples dimensions, nous avons tenté ici de montrer à quel point les questions posées par l'œuvre de Benjamin Fondane sont encore présentes "ici maintenant".
Monique Jutrin, qui dirige la Société Benjamin Fondane, répond à nos questions et nous décrit le parcours d'un poète philosophe, le périple de cet Ulysse Juif et nous présente les projets des "fondaniens".
Mais Fondane est surtout rendu présent dans la revue par le dialogue de Monique Jutrin avec les manuscrits où elle interpelle l'écrivain afin de nous laisser entrevoir sa Jérusalem, sa Sulamite, son Ulysse. L'exode, dont Fondane a fait un poème dramaturgique, en écho aux exils précédents du peuple juif, est mis en regard par le texte d'Olivier Salazar-Ferrer, alors que Dominique Guedj analyse la vision du judaïsme dans sa jeunesse. Nous publions aussi des poèmes et des articles traduits pour la première fois du roumain en français par Marlena Braester, Carmen Oszi et Odile Serre.

(in Continuum n°4, Editorial p.3)




Fondane Benjamin (1898 – 1944)
Ecrivain français et roumain, poète et penseur existentiel, essayiste, dramaturge et cinéaste.


Né à Jassy, en Roumanie, le 14 novembre 1898, Benjamin Wechsler était le fils d’Isaac Wechsler, commerçant originaire de Hertza (Bucovine) et d’Adela Schwartzfeld. La famille Schwartzfeld comptait d’éminents intellectuels qui jouèrent un rôle décisif dans la vie communautaire juive. (…)
Ecrivain précoce, il prit le nom B.Fundoianu pour faire son entrée en littérature, laissant une œuvre considérable en langue roumaine. Aujourd'hui il est considéré en Roumanie comme un poète moderne important et un brillant essayiste.
Fasciné par le rayonnement de la culture de la culture française, persuadé qu’il ne pourra s’épanouir pleinement dans le cadre la littérature roumaine, B. Fundoianu quitta la Roumanie fin 1923, pour s’installer à Paris, où il devint Benjamin Fondane. Dès son arrivée à Paris, il se mit à écrire en français. En 1933 paraissent simultanément son essai, fort remarqué, Rimbaud le voyou et son poème Ulysse. En 1936: La Conscience malheureuse, recueil d'articles philosophiques consacrés à Bergson, Chestov, Heidegger, Husserl, Nietszche, …; en 1937: le poème Titanic et en 1938 son Faux Traité d'esthétique, qui contient une vive critique du surréalisme. Malgré les espoirs qu’il avait mis dans le surréalisme, Fondane n’a jamais rallié ce courant, à qui il reproche de vouloir « explorer rationnellement l’irrationnel ». Notons sa collaboration à diverses revues, littéraires et philosophiques, dont Les Cahiers du Sud où il tient une chronique: " La philosophie vivante". Ajoutons qu’il fut parmi les premiers à voir clair en Céline et en Heidegger. (…)
Ayant obtenu la nationalité française en 1938, Fondane est mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il s'évade; repris, il est relâché pour raisons de santé et retrouve à Paris sa femme Geneviève Tissier et sa sœur aînée, Line, qui vivait avec eux. Fondane ne changea pas de domicile, malgré les exhortations de sa femme et de ses amis.
La période de la guerre fut très féconde; Fondane travaille énormément, écrivant Baudelaire et l’expérience du gouffre, resté inachevé ; en même temps, il met en chantier l’Etre et la connaissance, trois essais sur Chestov, Lévy-Bruhl et Lupasco, ainsi que le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire, son testament philosophique. D’autre part, il ne cesse de remanier son poème Ulysse. La figure du voyageur s’éclaire de manière tragique à la lueur des évènements, par une identification croissante avec le destin de son peuple. Plus proche de l’Ulysse tragique de Dante que de l’homme sage et mesuré de l’Odyssée, l’ « Ulysse juif » de Fondane ne se confond ni avec le premier ni avec le second : il se révolte contre un destin imposé, réclamant un sens et un lieu, se situant dans l’Histoire et contre l’Histoire. L’exode, sous-titré Sur les fleuves de Babylone, est un long poème dramatique, fortement marqué par la Bible et les Psaumes ; sa « Préface en prose » est souvent citée :

souvenez-vous seulement que j'étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j'avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d'homme, tout simplement !


Fondane fut arrêté en même temps que sa sœur Line, à la suite d'une dénonciation, le 7 mars 1944. Sa femme réussit à obtenir sa libération en tant qu'époux d'une aryenne, mais ne put obtenir la libération de sa sœur. Fondane refusa d'être libéré sans sa sœur. Sa dernière lettre de Drancy contenait son testament: des indications précises pour la publication de son œuvre. Le 30 mai 1944, il fut déporté vers Auschwitz, et assassiné dans la chambre à gaz le 2 ou le 3 octobre 1944.

Monique Jutrin
(in Continuum n°4, Fondane, Benjamin, p.7 - 9)




*

Préface en prose

C'est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d'homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de 1'homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L'hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage-
il reste peu d'intelligibles !
Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d'orties sous vos pieds,
- alors, eh bien, sachez que j'avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.
Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l'oeil, cet oeil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j'étais cruel, j'avais
soif de tendresse, de puissance,
d'or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j'étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l'heure de l'échec !

Oui, j'ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j'ai aimé, j'ai pleuré, j'ai haï, j'ai souffert,
j'ai acheté des fleurs et je n'ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j'allais à la campagne
pêcher, sous l'oeil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le coeur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l'homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l'arbre de la vie...
J'ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n'ai rien compris au monde
et je n'ai rien compris à l'homme,
bien qu'il me soit souvent arrivé d'affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu'elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre
avez-vous mieux compris que moi ?
Et pourtant, non !
je n'étais pas un homme comme vous.
Vous n'êtes pas nés sur les routes,
personne n'a jeté à l'égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n'avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de 1'humiliation,
accusés d'un délit que vous n'avez pas fait,
d'un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu'on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !
Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n'est
qu'un cri, qu'on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j'étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j'avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d'homme, tout simplement !

(Benjamin Fondane, L'Exode, 1942)

*

A propos d’un Ulysse juif
Entretien de Marlena Braester avec Monique Jutrin

Marlena Braester
: Fondane est-il pour toi, avant tout, un écrivain juif, un écrivain roumain, ou un écrivain français ?

Monique Jutrin : Fondane fut un grand poète de langue roumaine avant de devenir un auteur de langue française. Mais le lecteur qui veut réellement appréhender son œuvre ne peut éluder sa judéité. Cette dimension est indissociable de l’oeuvre, et Fondane aurait pu reprendre à son compte ce que Paul Celan répondit à l’éditeur israélien Gershon Shoken : « Pour moi, en particulier dans le poème, le judaïsme n’est pas à proprement parler un élément thématique – mais un élément pneumatique. (…) Ma poésie est une intériorisation de ma judéité ». La judéité, pour Celan comme pour Fondane, est une expérience profondément vécue, expérience de l’exil, de l’errance, - qui ne trouve d’autre issue que dans l’écriture poétique.

Marlena Braester : Depuis 1994, l’année où tu as créé les cahiers Benjamin Fondane, ceux-ci deviennent de plus en plus riches au fil des années. Comment décrirais-tu ce parcours et cet enrichissement des recherches reflétées dans les Cahiers ?

Monique Jutrin : Nous avons créé la Société Benjamin Fondane en 1993. Peu après, nous avons fondé une revue. Ce fut une aventure riche en rencontres humaines. En 1998, pour le centenaire de la naissance de Fondane, le colloque international de Royaumont réunit pour la première fois les membres de cet atelier dispersé. La même année, la revue Europe consacra son numéro de mars à Fondane. Dès lors, les études fondaniennes connurent un véritable essor. Des mémoires et des thèses lui sont consacrés dans diverses universités. Un séminaire annuel nous réunit à Peyresq ; nous en publions les textes dans les Cahiers. Notre site internet fait office de trait d’union entre les chercheurs du monde entier. Nous venons d’inaugurer une place Benjamin Fondane à Paris, au début de la rue Rollin où Fondane vécut d’avril 1932 à mars 1944. Son œuvre poétique va paraître en poche chez Verdier en automne 2006.
Ainsi une œuvre vit et survit grâce à une activité critique qui se développe à partir d’elle.

Marlena Braester : D’Ulysse à Rimbaud, Fondane semble poursuivi, comme tout poète, par des images emblématiques. De quel Ulysse, de quel Rimbaud est-il poursuivi ?

Monique Jutrin : La figure d’Ulysse avait commencé à hanter Fondane durant sa jeunesse roumaine. Lorsque, en 1927, quatre ans après son arrivée à Paris, il se met à écrire une poésie en langue française, Ulysse surgit à nouveau, donnant son nom à son premier recueil de poèmes français, publié en 1933. Il s’agit d’un Ulysse juif, qui ne revient pas à Ithaque ; plus proche de l’Ulysse du chant XXVI de l’Enfer de Dante que du héros de l’Odyssée, c’est une figure tragique lié à la pensée de Léon Chestov, dont la rencontre fut décisive pour Fondane.
La même année 1933 parut son essai Rimbaud le voyou lui aussi parqué par la philosophie tragique de Chestov. Contrairement à Ulysse, Rimbaud ne commença à intéresser Fondane qu’après son départ de Roumanie. Dévoré par une hybris insatiable, il incarne la révolte contre l’Anankè. Selon Fondane, le véritable Rimbaud est celui d’Une saison en enfer : vécu simultanément par deux puissances contradictoires, et ne pouvant se résoudre à aucune.
A la fin de son essai consacré à Baudelaire, Fondane formule « l’esthétique d’Ulysse », un art poétique à deux pôles, oscillant entre le risque poétique et le métier acquis. Esthétique de l’inachevé, de la fêlure, de l’imparfait. « Peut-être faudra t-il quitter les frontières de l’art pour aller de l’avant ? » peut-on lire dans un carnet de notes.
(…)

(in Continuum n°4, “à propos d’un Ulysse juif” p.12 - 15)

*

Apparitions imaginaires dans la nuit….*

Des sons de harpe ramaient dans la nuit…
Et une terrasse apparaissait, avec des cactus dans des pots, avec des éventails de palmiers, avec des touffes d’ombre, avec des tonnelles innervées par une senteur de verveine. Comme si la terre tressaillait dans ses profondeurs, fécondée par les germes de l’harmonie, sous l’écluse défoncée des cieux étoilés. Comme si, en dessous de la corolle cloutée par le pollen de la nuit, l’air se balançait imperceptiblement comme un bateau en mer…. Et de la terre en fermentation de fleurs et d’odeurs, la pulsation de vie s’attisait, avec le pressentiment de cette nuit biblique qui avait abrité l’amour de Booz et l’amphore syrienne du corps de la moabite…
Des sons de harpe ramaient dans la nuit…
Et la note, arrachée aux cordes et dispersée dans la nature répandait des secrets de violet et de bonheur. Le bâton du chant fouillait les désirs, creusait les couleurs, arrachait des entrailles de la nature des fleurs, des rochers, des rivières, le souffle vainqueur et apaisé de la Vie. Des empires étoilés dormaient dans les yeux, alors que la galère du rêve descendait les parterres de fleurs sur les rives des âmes. Et l’archet du lointain invitait des choeurs de nymphes, des danses de vierges et des sacrifices d’encens sur les rubans des nerfs. Et les vers creusaient leur voie à la recherche de l’infini alors que le colimaçon du chant guettait, tout bas, dans chaque pore…
La harpe de David jouait cette nuit-là…
Et le chant évoquait des tentes et précisait des contours d’oranges. Et il y avait des chérubins et des échelles de fleurs et des temples rares et les cèdres du Liban. Il y avait des Sahara de soif et des sables rouges et des lauriers de vainqueurs. Et, au-dessus, dans le blanc des rayons, nageait, imperceptible mentor, l’âme de la matière. Et il y avait des tables et des gazelles et des hosannas. Et dans la mélopée dissipée, jaillissaient des cloches d’épopées. Et le chant prêt à lever dans le ventre de la harpe montait comme les nuages de lys en été, se cassait entre les fils de fer du ciel et mourait endigué dans l’air feutré, pour renaître encore…
La harpe de David jouait cette nuit-là. Mais elle n’évoquait plus ni filles, ni psaumes, ni oranges. Cette nuit-là, le chant jailli comme un enfant, engendrait dans le marbre de la puissance, le chant lancinant dont les ancêtres en captivité avaient refusé de payer tribut sur les fleuves de Babylone…

Traduit par Marlena Braester

*Ce texte, signé F.Benjamin, a été publié sous le titre Plăzmuiri în noapte dans Hatikwah n°23, p.389, le 8 mai 1916.

(in Continuum n°4, p.23 - 24)


***

Marlena Braester : un parcours


Marlena Braester
(photo : Marina Nicolaev)

De l’amour des langues à la poésie
entretien d’Esther Orner avec Marlena Braester

Esther Orner
: Quels sont tes maîtres en poésie ? Je ne parle pas d’influence, on en est rarement conscient, mais plutôt de famille d’esprit.

Marlena Braester : Surtout l'avant-garde française et roumaine – tellement liées l'une à l'autre - du début du XXème. Je suis plus ou moins consciemment marquée par des auteurs sur lesquels j'ai travaillé (maîtrise et doctorat) comme Artaud - pour une poésie dans l'espace, Eluard - pour une poésie ininterrompue par moments, Celan - pour sa densité abstraite, les surréalistes dissidents du surréalisme, ou en marge du courant …
A la recherche du lieu du poème, j'ai découvert la "poésie dans l'espace" qui est l'image, chez Artaud, d'une poésie totale, dans le sens d'une énorme scène abstraite et concrète à la fois - comme dans le théâtre balinais - où "se joue" la poésie à l'aide de paroles, de mouvements, de regards, de sons, de gestes et du silence, beaucoup de silence. Ne pas utiliser le langage, mais le provoquer, interroger ses limites les plus enfouies, les plus lointaines, c'est le travail de la poésie. (…)

Esther Orner : Les titres de tes recueils de poésie sont énigmatiques; serais-tu d'accord de nous en dévoiler le secret ?

Marlena Braester : (…) Les mots m'arrêtent souvent, il est vrai, et ces exercices de réflexion à partir des mots me font découvrir la richesse des choses. Quant à Oublier en avant, c'est tout simplement l'image qui s'est formée en moi de la mémoire en tant qu'érosion. La lumière et ses ombres, avec l'accent mis sur le possessif « ses », est né des ombres du précédent; car il y a des moments où tout me semble ironiquement décalé; la part d'ombre au plus haut du jour, c'est peut-être l'une des leçons du désert.

Esther Orner : Le désert tient effectivement une place très importante dans ta poésie, Oublier en avant lui est entièrement consacré. D’où te vient cette nécessité d’en parler, est-ce la proximité de ce lieu dans lequel nous vivons ou s’agit-il aussi d’un autre désert celui de la parole?

Marlena Braester : Avant tout c'est un besoin de taire et de faire taire les choses dans le désert, mais en même temps je devais attirer l'attention sur ce besoin, alors comment le faire sans le dire? Si j'étais peintre ou danseuse, j'aurais eu la chance de dire les choses sans paroles, tellement elles me semblent abyssales. Car le désert se dit ou plutôt se peint avec du silence et des couleurs, paradoxalement beaucoup de couleurs. Ou des mouvements orchestrés par un silence apparent: celui que je devine comme complément de la parole: le poème.

Esther Orner : Tu as eu l’idée de Continuum, tu publies certains de tes poèmes, tes traductions dans des revues. Que représente pour toi la revue en général qui somme toute est souvent confidentielle ?

Marlena Braester : Une revue est comme un miroir brisé: chaque éclat rend un reflet qui doit se suffire puisque le lecteur est devant ce kaléidoscope et c'est tout ce qu'il a pour construire une image, des images.
Continuum est une revue dont la francophonie israélienne avait besoin pour faire entendre des voix poétiques qui s'expriment ici-maintenant. L'effort que nous faisons - tu le sais très bien puisqu'on est dans le même Comité de rédaction - pour ne pas céder à l'amateurisme est essentiel. Garder un bon niveau des publications, tout en reflétant une écriture doublement enracinée - dans la langue française, mais aussi dans la réalité israélienne - n'est pas une tâche facile. Je travaille aussi dans le cadre du Centre de Recherches sur la Poésie francophone contemporaine à l'Université de Haïfa, qui publie une revue de recherche: Poésie et Art. Cette revue m’importe pour les liens qu'elle établit avec les poètes français ainsi qu'avec les différentes francophonies dans le monde; et aussi pour le travail de traduction de la poésie que sa publication implique – soit traduction des poètes français/francophones en hébreu, soit des poètes israéliens de langue hébraïque ou arabe en français. Le dialogue que nous proposons par l'intermédiaire de la traduction me semble vital.

(in Continuum n°4, « De l’amour des langues à la poésie » p.59 – 63)

*

dans la maison d’écume

dans la maison d'écume
des voix chuchotent
l'odeur des plages d'une autre mer
l'odeur des sables aux souvenirs de
roc
crépitante inconsistance
l'écume l'a décryptée
dans leur chuchotement
les murs d'écume
ne contrarient pas l'espace
mais tout ce temps
qui tue l'écume
un souffle l'engloutit
écume éteinte
le creux me serre
le dedans m'encercle


comme dans une toile d'araignée


comme dans une toile
d'araignée
je déambule dans l'alphabet ce
poème
s'en détache vient vers moi

ce poème m'a réveillée

elle est prise l'araignée
entre mes doigts en étoile
elle la proie
moi l'improbable
je la laisse tomber
sur une toile imaginée
où se dessine le prochain poème


Pierre de sable

pierre de sable
dans la paume
je serre un nuage de poussière violette
horlogerie évanescente
qui n'arrête de s'effriter
en mille gris transpercés de lumière
scintillant
l'éclaircie violette
porte dans la lumière
le souvenir de la couleur dispersée
- son passé

et un désir de pierre


Enroulement du continu

elle aspire immobile
tournant sur elle-même
angles aveuglés
rotation perpétuelle
arrachement à soi
spire après spire

les syncopes ne s'opposent plus au continu
tourbillon respire
dans son mouvement
ondulant
boucle infinie
voyelle inaccomplie
autour de l'axe du vertige renversé

se résorbe le vertige
se résume comme une griffe

spirale


(in Continuum n°4, « La lumière et ses ombres » p.66 – 69)

*


Marlena Braester, Nicole Pottier, Marina Nicolaev.
(photo : Carmen Oszi)

C’est un rendez-vous familier que cette rencontre avec l’équipe de « Continuum », une fois par an, dans ce vaste lieu clair situé en plein cœur de Paris, lorsque l’automne commence à peine. Nous nous sommes retrouvées à trois, car j’étais accompagnée par Marina Nicolaev qui a pris les photos illustrant cet article, et nous avons passé un agréable moment, chaleureux et souriant, réunies dans cette même langue française par delà nos frontières et civilisations diverses. Marina Nicolaev est architecte à Bucarest , elle pratique la gravure dans son propre atelier et écrit aussi des poèmes en français et en roumain qu’elle publie sur les sites d’agonia et d’hermeneia où elle est éditrice. Elle est membre des artistes plasticiens de Roumanie, est inscrite à l’Ordre des architectes de Roumanie, fait partie de l'Association culturelle française "Ligne&Couleur" à Paris, de l'Association française "Architectes de l'Urgence" à Paris, ainsi que de l’Organisation internationale des journalistes. Elle a exposé dans toute la Roumanie ainsi que dans de nombreux pays étrangers : France, Canada, Japon.


Nicole Pottier

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