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MOÏSE - PROPHÈTE DES NOSTALGIES
communautés [ écrivains israéliens d`expression francaise ]
Betty Rojtman

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
par [marlena ]

2007-09-08  |     | 



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Dès le berceau, Moïse est séparé. Aussitôt qu’embarqué, au voyage des vivants, il est poussé au long d’un Nil initiatique, où son âme ballottée apprend la solitude. Recueilli, sur l’autre rive, il grandira vers l’ailleurs : royauté en Egypte, loin des siens ; pauvreté loin de l’Egypte, dans la garrigue exsangue de Midian. Moïse déjà rivé à l’exil, parcheminé d’absence, qui déjà erre sur son versant, et mène ses troupeaux vers le silence. Sentinelle du départ, il nous ôte à la terre. Au pied de la Montagne, il nous contraint à genoux. Il est l’homme du dénuement, qui nous pousse au désert, où nos villes sont détruites, nos forêts, et le labour des champs. Il faut aller, lâcher la charrue, les fruits : car Dieu se prépare, et nous sommes mandés. Il faut aller, dans ce tourbillon de feu, de sable, laisser derrière nous le temps, nos plaisirs, notre accoutumance. Nous avons rendez-vous, à l’heure cruelle et magnifique, absolue. Nous avons lieu loin de nous-mêmes, où la Lumière est presque Mort, où la chair s’abstrait. Où le Bien nous assoiffe et nous vide, tout près de nous anéantir.

D’instinct, Moïse se voue à la coupure : quand au buisson la Voix l’appelle, quand il s’approche pour mieux voir, c’est déjà, en quelque sorte, à reculons : couvrant son visage d’un premier mouvement, se dérobant à la rencontre, comme par excès de désir, comme honteux d’être soi. Moïse grandi dans les sables qui sait seulement, de son corps mortel, cette manière de coller à l’au-delà : répudiant ses joies, le visage détourné, avide de ne plus être. C’est sa façon, à lui, de comprendre la plénitude : du fond d’un renoncement, d’un élancement supérieur, qui rompt en nous les amarres, qui fend la gousse première, où la nature se déchire. C’est sa façon d’accueillir la Révélation : absorbé, aboli, refluant vers son trouble, refoulé par la Lumière. Il est le prophète sans images : à qui Dieu s’adresse, mais au prix de toute représentation.

« Ôte tes sandales de tes pieds, car l’endroit que tu foules est un sol sacré ! » (Exode, 3, 5).
N’entendant la Voix qu’au détour du désert, où commence l’aride. N’entendant de la voix que la défense, qui l’arrête au bord du couronnement. Où la danse fauve l’invite, il ne peut entrer sans se démettre de soi, abandonner toute parure, sans se désarmer devant le sacrement. N’approche pas, Moïse, ainsi gorgé de toi-même, car mon royaume est l’Interdit. Car tu entres à l’énigme, brûlé de souffle cuivre, délaissant tes brebis.
Pris au piège incandescent, le berger se tourmente, refuse. Il regarde ses pieds nus. De la parole divine, il ne connaît encore que la lèpre et le serpent. Son bâton lui pèse, qu’il voudrait lâcher, reculer pour dire l’annulation, le silence, contraire à toute Histoire et à toute mission. Envoie qui tu voudras, Dieu sans nom, pour sauver ton peuple barbare, ton peuple serf et incrédule. Envoie qui tu voudras, car ma parole est faible, et je ne sais, du Révélé, que la dévastation.
Sous son voile, Moïse baisse les yeux. Enfin heureux dans son corps sidéral, dans son corps immatériel léché de fumées. Il reconnaît l’attente de tant de jours, les marches errantes loin des oasis. Sourdement appelé à l’offrande, il se livre à l’immense, dans une libation de flammèches, qui dévore les épines sans les consumer. Sa nature est sans repères, son appartenance sans origine. Seul à contempler le Miroir clair, il se perd aux ténèbres, Icare guidé par la Nuée, ivre de braises, dans l’espace âcre et délivré. Et s’il est inhabile à cette terre, c’est de s’être frotté, enfant, aux charbons ardents d’une autre lumière, qui luisait noire sous les trésors du Pharaon.

Cette difficulté, qui retient chaque fois le serviteur en son élan, qui fige son zèle et surprend son intelligence, c’est bien toujours la même, reconnue de règle en règle, réitérée en chaque prescription : répugnance à penser la conjonction, la foudre mugissante qui enfièvre et soulève les monts, le son violent du chofar, la fumée, cet Eclair boréal, écumeux et bleuté, qui s’en va chercher sa pureté aux pieds fangeux du Sinaï.
Aporie pour la raison, encore cerclée de ruptures. Comment admettre que l’éphémère puisse assouvir notre faim ? Et que l’éternité s’accroche à la matière, qu’elle s’effiloche aux buissons? Et que l’impur nous soit maison, le temps maître du vrai, dans les rues parcourues, comment accepter le bruissement de la ruche, quand elle s’affole et se dérègle, tout ce qui fait le désordre d’un royaume vain ? L’esprit s’étonne de cette inscription dans la pierre, de cet infini fondu en lettres, qui s’épuise vers nous. Le pâtre proteste de son origine étrange, de son essence idéelle et séparée.

C’est pourquoi il a tant de peine à penser le Sinaï. Sa main, qui reçut les Tables, n’atteint qu’au tiers de leur longueur. Entre la Présence et lui, l’espace demeure, d’un no man’s land infranchissable. Moïse est l’homme de ce terrain vague, de cette déprise : là où Dieu s’avance, il faut le Rien. Entre la vie des siens et la colline, il ne songe que brisure. S’il est prêt lui-même à gravir les marches, exhalant son âme dans un grésillement d’aile, comment faire partager, aux Hébreux de la terre, l’irrespirable de son destin ? Au sommet où Moïse s’étourdit, comment convier ce peuple albatros, palpitant de pulsions, cette nation poussiéreuse et rebelle, cette cohorte tumultueuse tout entravée d’humanité? Quelque chose en lui se creuse, comme une terreur sacrée. Comme il la sent, l’impossibilité du mélange, la nécessaire fraction entre scorie et vérité ! Comme il sent le sacrilège et la peur, l’incongruité de leur attente ! Moïse voudrait frapper le désert, comme il frappa les eaux, afin de le fendre, qu’un sillon l’échancre, entre âme et corps, entre Parole et bruit. Que les ponts se brisent, à l’heure de la traversée, où précisément s’élaborait la Rencontre. Le Sinaï est pour lui sanctuaire quotidien, où son exigence va et vient en colombe inquiète. Cependant, il n’est pas seul : et par cette mission, qui lui revient et qui lui pèse, il est confronté à la jointure, où lui-même n’entendait que destitution.

C’est là que l’Histoire le prend, qu’elle lui donne pour tâche le sang et la servitude, puis la Délivrance. Qu’elle le conduit à travers blés, de palais en esclaves, sur cette terre de rumeur et d’orages, absurde, nocturne, argileuse. Tu es le bâtisseur, Moïse, par les briques et par la faim, tu affronteras la tiare des souverains, tu calculeras, tu fatigueras ton corps, dans des odeurs de peine, d’encens, des bêlements de sacrifices, au milieu des serpents du Pharaon, de ses sages, rassemblant les foules, supputant les dates, ouvrant le chemin, dans la violence, dans la fuite, au milieu de la nuit. Convoquant le soufre, les bêtes sauvages, de ton bras élevé, de ton doigt lent et détourné, qui pointe vers l’océan. Tu es jeune encore, vibrant comme le Dieu des armées, tu iras à l’avant de tes troupes, leurs ceintures de cuir sur les reins, leurs matzot amères et pauvres, tu seras Liberté qui les conduit, tandis que loin, dans ton âme, au milieu des espaces, un même point continue de briller, tenace et solitaire, un même phare inlassable qui t’appelle à ton repos.

Humilité de Moïse frappé d’inconsistance, tiré de son berceau de soie, du noir languide et sauvage dont il était comblé, vers la surface heurtée de nos misères. Envoie qui tu voudras, quelqu’un qui mieux que moi prenne ce monde à pleines mains, qui fonde sa chair en lui, déjà pétri de ces cris, de ces contraires, de ce va et vient entre la terre et le ciel. Ce monde indigne et ruisselant, frappé au sceau de la peur, où les enfants vont au néant sans que personne réclame leur vie. Envoie qui tu voudras aux bras puissants, ma langue est lourde, pâteuse de chimères, je ne suis que rien, au-dessus des mémoires, je suis le faucon pèlerin, qui va son délire chasseur vers le sombre avant.
Dans sa bouche, la parole trop vaste se cogne, dévie, lui fait une gaucherie d’émoi, de charbon. Les mots indociles repartent, comme des flèches d’or sur un miroir. Avant qu’il ait pu les saisir, leur donner cette gravité de terre ferme, de corps, que Dieu lui voulait, cet empèsement qui le grève, depuis l’enfance, qui chasse vers l’ailleurs les grands oiseaux de son âme.

Le Midrach entend bien cette souffrance, et lui répond par l’insistance de l’objet. Astre ou autel, pain consacré : c’est toujours quelque chose, une existence discrète qui l’emporte sur toute spéculation. Le possible est ce qui est, au nom d’une grâce transparente, frémissante et fraîche, égouttée sur le sensible. De cette révolution qui affleure, Moïse ne saisit qu’un versant, au plus près du divin : son côté solaire, fascinant et fixe. Moïse a trop d’âme, en son firmament éperdu, son ciel d’hiver trop bousculés de nuées : que la Délivrance vienne, à l’instant, qu’elle passe par-dessus les sangs et les maisons, sans se couler aux branches d’or d’un candélabre. Il comprend mal cet éclairement diminué, qu’il devra apprendre encore, cet efforcement à percer la nuit, sous la croûte velue du monde : le chemin du détour, qui nous vient de la vie, l’épreuve d’abandon, incertaine, comme la lune à son déclin. Comme la lune, plus douce, qui persévère, qui défaille et se reprend. Moïse vient du désert, trop grand pour lui-même, pour son propre destin. Il fuit la parole, au nom d’un autre cri, il fuit l’échange, tout ce qui dans l’âme peut changer, préservant le signe, comme un deuil, de sa première phosphorescence, l’assoiffement d’immense que lui seul connaît.

Viens à l’exil, Moïse, tu entreprends ton exode vers le vivant. Il faut que ton âme plie à cette prison nouvelle, à cette vérité dans le temps, nourrie de gangue, âpre comme le blé vert, qui s’en va titubant vers une bouture imprévue. Va au désert de ton humanité, à force de gués sableux, jusqu’à la Terre première, oubliée, qui nous fut donnée privée d’elle-même, d’abord fumante et agitée, ses tiges penchées sous la chaleur du sud, et ses murailles, à force de collines fuyantes et endormies, va au pays d’ocre pâle, brun, abandonné, à force de friches et de craie nue, de broussailles odorantes et clairsemées, que cela fasse un pays, des colombes entre les pierres, le long du Mur, une espérance qui s’insinue, sous les saillies, entre les ronces, qui aille son chemin : il y a une Terre à rédimer. Glaise aux lumières cachées, que leurs mains seules sauront pétrir. Plaine ruisselante et butinée, chargée de vignes et de moissons, patrie rocailleuse et tendre, peuplée de messagers, où toi-même, berger, prophète des nostalgies, tu ne pourras jamais entrer.

* Fragment d'un livre à paraitre.


Betty Rojtman, professeur de littérature française, est titulaire de la chaire Katherine Cornell de littérature comparée à l’Université Hébraïque de Jérusalem. En 1992, elle a fondé et dirigé plusieurs années le centre de recherche Desmarais pour la culture française, à caractère interdisciplinaire. A Paris, elle collabore avec le Collège International de Philosophie, où elle a présenté de nombreux séminaires.
Sémioticienne de formation, elle a d'abord pratiqué l'analyse du discours théâtral, avant de s'orienter vers une approche plus philosophique des textes contemporains, et sa mise en dialogue avec les principes idéologiques et méthodologiques de l'herméneutique juive. Ses plus récents essais, publiés chez Gallimard, sont de facture méditative et poétique.





























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