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Le visage espéré de la poésie (dans "Texture", revue de poésie, par Françoise Siri)
article [ Presse ]
Portrait de Marlena Braester, poète francophone, traductrice et présidente de l’association des écrivains israéliens de langue française, rencontrée au festival « Voix vives de Médi

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par [marlena ]

2013-09-05  |     | 



Elle veille sur chacun, et elle en est presque maternelle. À Sète, lors du festival international de poésie "Voix Vives", elle s’assure que tout tourne rond, que les rencontres se nouent, qu’on ne laisse pas quelqu’un rentrer seul dans un hôtel éloigné. Elle met gracieusement ses services de traductrice à disposition, quand des poètes le lui demandent. Et pourtant, Marlena Braester est ici en invitée, pour lire ses poèmes au public. Elle rit beaucoup et réussit, malgré l’agenda bien rempli des lectures, à trouver cinq minutes pour faire du shopping. Nous avons rendez-vous au Bar du Plateau, dans le Quartier haut de la ville.


Cette habituée des « pays bouleversés » est toujours d’excellente humeur. Née en Roumanie, à Jassy, en 1953, elle mène conjointement des études de linguistique et de littérature anglaise et française, avant de quitter le pays en 1980 et de s’installer en Israël, à Haïfa, où son mari a de la famille. Elle écrit des poèmes pour se détacher de la courte vue de notre époque et porter son regard vers un horizon plus large. Elle aime passionnément les éléments premiers de l’univers, en particulier le désert et la mer, unis par la mémoire : « sable noyé par le sable / la mer s’enroule / le désert se déroule / la mer racontait / le désert racontera / les vagues traînent muettes / d’un désert à l’autre / creux-plein de mer / futur d’un passé toujours plus présent » (inédit).
Son amour du désert m’évoque Shlomo Elbaz, poète d’origine marocaine, ardent militant de La Paix Maintenant, qui aimait à dire : « Le désert pense ; l’homme désire ». En Israël, Marlena Braester ne tarde pas à rencontrer un autre grand amoureux du désert et de la paix, Amos Oz, dont elle traduit en roumain plusieurs des romans ; elle prépare actuellement la publication de son dernier recueil de nouvelles. Elle traduit également en français des inédits de Benjamin Fondane, d’origine roumaine, et, en hébreu, de nombreux poètes francophones d’aujourd’hui.


Poète, traductrice et enseignante

Son goût de la poésie remonte à l’enfance. Son père, procureur puis avocat, est aussi écrivain, et publie des livres de prose, de théâtre et de poésie ; sa mère, professeur de littérature roumaine et poète, offre très tôt à sa fille « un cahier jaune » destiné à recevoir ses écrits. À six ans, elle apprend le français chez sa tante, avant de l’approfondir à l’école et d’écrire dans cette langue d’adoption ses premiers poèmes. Pendant les vacances, l’adolescente envoie des cartes postales à ses professeurs de littérature : elle les noircit des poèmes de ses auteurs préférés (les surréalistes, à l’époque). « Je cherchais déjà un lien par la poésie. Mes professeurs trouvaient mes cartes sympathiques mais ne les comprenaient pas ! Mais j’ai continué. »


Poète, traductrice et enseignante, inlassable organisatrice de colloques et présidente de l’association des écrivains israéliens de langue française, elle aime « réconcilier ». Au milieu des conflits sanglants, elle cite le contre-exemple d’un festival organisé en Galilée par un poète druze, Naim Araidi, qui réunit chaque année des écrivains israéliens et arabes de tous pays. Ce matin, elle a lu les poèmes d’un écrivain palestinien invité, bloqué à la frontière égyptienne. Dans quelques jours, Marlena retrouvera le poète irakien Salam al Hamdaniavec lequel elle signa le livre d’artiste « Sables » en 2009 (peintures de Robert Lobet, édition de la Margeride).

"Retrouver notre visage"

Comme la plupart des poètes du festival, elle garde espoir : « Nous sommes comme Janus aux deux visages. Le XXe siècle a montré notre face hideuse. Il nous faut chercher l’autre face. C’est pour cela que nous sommes ici, dans ces rencontres : pour retrouver notre visage. Et petit à petit, nous le retrouvons. » Elle poursuit : « Les personnes qui se laissent toucher par la poésie sont peu nombreuses. Mais, même s’il n’y en a que quelques-unes, cela suffit à changer beaucoup de choses. »


Nous sommes juste au-dessus de la place de la mairie, où le poète libanais Abbas Beydoun, qui dirige le service culturel du quotidien de Beyrouth As-Safir, a saisi le micro et entame un plaidoyer sur la poésie qui résonne jusqu’à la terrasse de notre café : « La poésie est une promesse ; elle est toujours inachevée, toujours à assimiler, à chercher. On peut parler d’une utopie poétique – le contraire de l’utopie politique qui se termine hélas souvent par la tyrannie. L’utopie poétique dépend de la soif, du manque perpétuel et permanent, d’une aspiration à un futur meilleur. »


À deux pas de nous, une nouvelle lecture commence : le poète Sreten Vujovic saisit une guitare et chante en langue montenegrine. Deux femmes rentrent des courses avec leurs cabas ; elles s’assoient un instant. Un marginal, avec ses chiens, nous dépasse, s’arrête, revient en arrière et se blottit dans l’encoignure d’une cour, où il restera jusqu’à la fin du récital. Les rangées de transats installées devant la scène se remplissent peu à peu, sous le voile d’azur du Mont Saint-Clair. Marlena sourit.


Françoise Siri



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