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Le revers des mots : la poésie de Bluma Finkelstein
communautés [ écrivains israéliens d`expression francaise ]
Yael Armanet-Chernobroda

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
par [marlena ]

2005-04-15  |     | 



« Je suis un poète virtuel passé
au laminoir des dictionnaires »


Il n’est pas toujours facile de vivre dans l’entourage d’un poète. En trente ans, Bluma Finkelstein et moi nous nous sommes souvent dit « des mots durs », lorsque je censurais une tournure de phrase et qu’au nom de l’amitié, j’exigeais de Bluma une remise en question de son nouveau poème. Le plaisir de l’écriture de Bluma et le plaisir de notre longue amitié se sont rencontrés dans une « écriture à quatre mains » ; et ce texte sera donc un dialogue « croisé » autour des thèmes qui habitent Bluma depuis toujours.

Qu’est-ce qui fait qu’une poésie est plus qu’une simple description de l’état du poète ? Qu’est-ce qui fait qu’une écriture déborde le cadre étroit dans lequel vit le poète pour s’adresser à nous tous, amateurs du verbe et de ses multiples facettes ?
Il existe beaucoup de réponses à ces questions, mais celle qui décrirait le mieux la poésie de Bluma Finkelstein est le questionnement lui-même, l’interrogation multipliée à l’infini, la parole qui creuse des tunnels dans les profondeurs souvent indicibles de la langue, non pas pour trouver des mots rares et pas encore dits, mais pour laisser le mot simple, le simple mot de tous les jours dire sans trop dire, suggérer plutôt qu’indiquer la chose dont il n’est qu’une couverture parfois trompeuse, souvent inefficace, la plupart du temps inexacte.
S’interroger sur l’interrogation est déjà pour Bluma un début de philosophie. Ne pas répondre tout en apportant diverses solutions, ne pas tuer le questionnement. Bluma Finkelstein aime raconter qu’elle commençait un de ses cours à l’université par une citation de Maurice Blanchot qui décrit à merveille sa propre poésie à elle: « La réponse est la mort de la question. Une réponse est un tiroir qu’on ferme, une question un tiroir qu’on ouvre. » Une seconde citation qu’elle donne souvent est d’un scientifique, Jean Rostand : « Les théories passent, les grenouilles restent. »
Déboucher sur une certitude, - humaine, car il n’y en a pas d’autre -, est un arrêt en deçà de la vérité qui n’est pas un absolu pour l’homme. Celui-ci n’en connaît que des fragments. Les vérités des hommes passent, le monde reste. C’est en cela que le poète doit, est même sommé d’empêcher le langage de faire semblant de dire une certitude, quelque idée qui puisse paraître une vérité mais qui ne l’est « en vérité » pas, qui ne peut jamais l’être. Le langage est une ouverture sur un néant de paroles, sur un vide de sens, sur un trou noir du concept même d’expression poétique.
Dans Le loquet du temps, un très beau poème décrit Bluma Finkelstein tout entière dans sa manière de se poser en « nous de parole » :

« J’ai été tous les mots j’ai été des points et des virgules
j’ai été vers rimés et vers libres et quelques points
d’interrogation
ensuite j’ai grandi je suis devenue une longue phrase
hermétique
immergée dans une mer de paroles à double sens
et de silences suspendus à mes lèvres têtues
J’ai été quelques livres peut-être même un dictionnaire
j’ai vécu le papier j’ai frôlé le savoir
j’ai écrit : j’ai été
j’ai été » (1)

Toutes les étapes sont décrites, l’interrogation ininterrompue, le manque de réponse qui mène à l’abstraction comme fuite, à l’hermétisme comme si la lutte contre l’incongru, contre l’indéchiffrable pouvait mieux être menée en termes obscurs, là où l’on suppose plus qu’on ne pose, où l’on cache plus qu’on ne laisse voir. Sauf que le subterfuge ne mène pas loin, on ne fait jamais que frôler le savoir sans plus. Et tout combat finit « faute de combattants », en terre de contradiction : écrire qu’on a été, c’est presque plus sûr que d’avoir vraiment été. Comme elle le dit dans le même recueil : « Avoir rêvé d’avoir été ». Dans un manuscrit inédit intitulé « Toutes les étoiles sauront », la poétesse décrit sa relation ambiguë avec les mots et la poésie en ces termes :

« J’ai couché avec les mots, j’ai fait l’amour avec la poésie. J’ai été un mousquetaire empaillé luttant pour tenir tête à la vérité (…)
Les mots avaient pour ma bouche l’amour du chevalier pour son palefrenier soûl menant la bête adorée à l’abattoir.
Les mots poursuivaient leur course indépendante à côté de mon navire. Nous nous rencontrions par hasard sur des cahiers défraîchis.
Ils étaient dans ma gorge virtuelle, une mine antique frôlée par le don de l’écriture (…)
J’ai été toute entière dans la plénitude de la lettre écrite, dite, récitée, divinisée. J’y ai cru comme on croyait en Dieu lorsqu’il existait et que la soif du désert nous transportait sur les rives de la mort. »

Cependant, l’âge tue nos dernières vérités, l’écriture perd ses atouts, le silence est de rigueur :

« Puis, en grandissant, j’y ai moins cru qu’avant. Ensuite, j’ai lâché du lest, j’ai renoncé au grand savoir, à la vérité éclatante et, de mes mains tremblantes, j’ai posé ma tête sur la guillotine de l’indicible. »

Les paroles sont des épées et on a beau se répéter qu’il faut les utiliser avec beaucoup d’égards et d’attention, même avec une parcimonie discrète et une modestie silencieuse. Les épées sont faites pour percer, pour fendre la peau brute et rugueuse et entrer dedans, s’enfoncer dans nos têtes jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le mot est une naissance et une mort, la naissance d’un sujet interrogeant dans l’inquiétude de la vie, la mort d’un sens dès qu’on tente une réponse. Car, nous dit Bluma, il nous faut oublier l’originalité, l’invention heureuse, la grande houle qui élève le poète au-dessus de la mer anonyme des hommes : nous ne faisons que redire :

« Se taire donc rentrer l’ épée serrer les lèvres
s’éloigner des phrases dites et redites mortes et oubliées
enterrées déterrées tordues bavardes muettes » (2)

Comment donc concevoir quelque chose de vrai, de naturel, l’être à l’état pur dans les paradoxes insolubles du langage ? « Au milieu du vacarme je guette l’arrivée de l’été ».(3) Apparemment rien de plus simple que d’attendre la beauté d’une saison, mais toute saison qui arrive au poète n’est qu’une « saison en enfer », une prétention de survie :

« Tant dit jamais assez
immense trou dans la langue des choses
mots épars barbouillés de salive
glaise pétrie par des doigts en coton
but atteint : prétention de survie » (4)

Dire donc, ne pas s’arrêter car on ne le peut pas, tout le monde ne peut pas fuir en Afrique et abandonner cette supercherie qu’on appelle poésie. Continuer. Dans la fiction, dans la presque-vie :

« Ce qui coule ne revient plus sur ses pas
sauf dans la poésie
sauf dans la presque vie » (5)

La poésie n’est qu’un mensonge, une fausse piste lorsque le désir de survie porte sur l’éternité. Bluma veut tout mais l’éternité et le monde n’offrent rien sinon la mort définitive, seule éternité pour l’homme qui vit. La poésie et son chargement de paroles dites, répétées, tues, impossibles, hermétiques ou nettes, tout ce « monde » fictif, toute cette suprastructure spirituelle ne tient pas la route, n’apporte par l’essentiel au poète. La poésie reste noyée dans l’océan verbal qui la définit alors que le poète part pour toujours :

« Chaque fois qu’un homme meurt
on recommence le roman des histoires
sans suites
Il s’agit de la mémoire
plus que du plaisir
il s’agit du souvenir
replié sur lui-même
ainsi que de ma main
appuyée sur ce poème
qui vivra à ma place » (6)

Le langage est en fin de compte une épée qui se retourne contre le poète : tous deux créent un monde fictif quoique définitif, sub speciae aeternitatis…Ce monde-ci restera encore et toujours, il continuera à poser ses questions devant d’autres yeux, fiction rendant compte d’une vie jadis réelle et qui ne fut toute entière qu’un long questionnement têtu débouchant sur un néant. La dichotomie langage (fiction ou abstraction)/vie réelle trace une ligne noire de démarcation entre ce que le poète peut et ce qu’il veut :

« Les mots sont rabâchés, ils ont perdu leurs vraies lettres de confiance, ils ne collent plus à la peau existentielle des objets. L’un ici, l’autre à côté, l’unité s’effiloche comme le bas d’une jupe déchirée.
L’équilibre c’est la nature sans mots, par-delà nos formules, c’est le buisson ardent sans paroles, c’est Moïse bégayant, c’est le cheval sauvage et la profusion du chant des oiseaux dans le champ fraîchement arrosé.
Là je veux arriver et j’y arriverai, tête baissée pour demander pardon du désordre que j’ai mis dans le monde. » (7)

Le poète y arrivera, mais seulement en poésie, à travers mots, virgules, dictionnaires, livres… Ce n’est pas un hasard si Bluma parle si souvent du dictionnaire et du vocabulaire dans ses poèmes, comme par exemple dans ces vers :

« Avec ces quelques mots arrachés
au dictionnaire
tu crées un monde fictif
une sorte de momie
embaumée et raide
composée de syllabes
et de cris

Et tu appelles ce monde
sans consistance : poésie » (8)

Bluma Finkelstein ne fait guère l’éloge de la poésie, la création poétique n’est pas un acte divin. Cette action du cerveau humain serait plutôt une corvée pure et simple, quand ce n’est pas seulement un moyen de « vider son sac » sans devoir passer par une séance de psychothérapie ! Comme elle aime à le dire : si Kafka était allé s’allonger sur le divan de Dr. Freud pour « se raconter », il n’aurait peut-être plus écrit son œuvre et l’humanité aurait eu tout à perdre… L’homme de lettres fait sa thérapie tout seul :

« Nous sommes des hommes de textes, nous appartenons à la lettre écrite, au signe compromettant, à la lueur de l’aube s’appuyant sur des cahiers jaunis. Rats forcenés dans la bibliothèque intime de la sacralité. » (9)

La sacralité n’est pas la sainteté, la poésie n’est pas un acte religieux comme le croient certains, ce n’est pas un mystère et Dieu ne s’adresse pas à nous à travers la poésie de quelque poète que ce soit. C’est un certain travail du deuil sur lui-même que le poète entreprend de son vivant :

« Plus proche de moi que moi-même : ce poème
qui un jour ou l’autre me verra partie
Il restera lettre morte d’un poète autrefois vivant
quelques gouttes d’encre pour une parade de vie
et des paroles noires sur le côté éteint
de la mémoire » (10)

L’écriture poétique est un acte quotidien, un faire comme un autre et les mots dont on se sert ont tous les sens, donc aucun sens définitif. La vie prime, elle est la vraie priorité, le réel absolu, la poésie un exercice de gymnastique mentale, un personnage dans une farce :

« Tous pareils, tas de paroles, touristes de l’unicité. L’oiseau sur l’arbre est unique sans y penser, l’agneau qui broute l’herbe dans un champ de midi est unique sans le dire, ce portique qui abrite notre mélancolie est unique par-delà mon toucher, par-delà les dithyrambes excessifs des farceurs de l’écrit.(…) Etre. N’est-ce pas là une présomption de poète ? » (11)

Farce ou imposture, l’écriture est un faux-fuyant :

« Dire est une imposture comme la ligature d’Isaac pour truquer la mort et repousser le spectacle de la véritable manœuvre divine. » (12)

Ecrire et parler pour ne pas mourir, « se raconter » pour se tenir debout contre le mur de l’adversité. Répéter décrit exactement l’acte de parler au quotidien :

« Ecrire c’est répéter comme les striures du marbre
pour une beauté gratuite
Lorsqu’on dit n’importe quoi
les anges du bonheur s’envolent du cahier
mais cinq minutes après leurs ailes brûlées
s’abattent sur la banalité » (13)

A noter combien de fois Bluma parle du « cahier », et de « l’encre » ces objets où toute sa poésie est contenue. Le sculpteur est heureux en ce sens qu’il produit des objets matériels alors que le poète ne fait que parler… D’aucuns ont élevé la poésie sur un piédestal en or. Pas Bluma qui dit ne connaître que le matériel et qui préfère comparer la poésie à la digestion…

« Ecrire c’est comme un coup de canon
dans l’épaisseur d’un ciel sans grandeur
Solution : ne rien dire
résister à l’assaut des mots
accepter l’insolite paradoxe de l’existence
digérer son malaise la digestion même mauvaise
est encore signe de vie » (14)

« Ciel sans grandeur », ciel bas, opaque avec un Dieu sourd-muet, absent à l’appel strident de tous les poètes et de tous les mots réunis en une seule quête de réponse. « Chaque mot », dira Bluma dans Toutes les étoiles sauront, « est une supplique qui arrive déplumée de son essence première ».
Poésie : encre noire sur pages blanches dans un cahier. Poésie-objet sur une étagère. La consolation que le poète survivra à travers ses livres est une maigre consolation, une illusion. C’est le signe qui survit, pas l’homme qui fut jadis derrière ce signe :

« Je suis un mot
un nom une virgule
deux points sans suite
un signe passager
sur la face de ce papier » (15)

La poésie, comme tout ce que l’homme fait, nous mène à la tombe, là où tout vocabulaire se tait, entre dans le mutisme éternel, là où le verbe se mélange avec la terre fraîche dans une pâte où seuls les atomes subsistent :

« J’ai pourtant échangé quelques phrases oubliées
avec d’autres bipèdes : marque de sympathie
espérance vie
Des mots dits comme des coups de crosse
dans la peau frêle de l’existence
Ainsi avec nos peaux trouées de mots
nous traversons le désert jusqu’au sang de nos tombes » (16)

Choisir alors le silence ? Mais c’est impossible ! Le revers des mots n’existe pas en vérité. Tout être humain est « un sac de paroles » qu’il parle ou qu’il se taise. Il n’est pas de silence sans paroles, le vide n’existe pas, tout est expression du cerveau : nous sommes pure matérialité verbale… Notre être dépend du langage, le propre de l’homme, peut-être même son unique définition, en tout cas son unique différenciation d’avec les animaux :

« L’heure est au silence mais se taire c’est mourir
lèvres collées à des gencives malades
dents aiguisées comme des bras de ciseaux
enfoncés dans la chair flétrie des mots"(17)

Cette lutte avec les paroles débouche, certes, sur des poèmes, sur des livres mais le poète lui-même en est absent. Qu’on en fabrique des confettis ou des cornets à pop corn, cela est indifférent à Bluma. Puisque de toute façon elle n’a pas accès à l’essentiel, quelle importance accorder au papier de ses propres livres ! Sans l’essentiel, sa propre vie est gaspillée dans un corps à corps incessant avec l’écriture pendant que la vie passe à côté d’elle. L’idée de sacralité dans le sens religieux du terme n’est qu’un sacrilège. Quelqu’un s’est amusé avec elle en la nommant « préposée à la sauvegarde de l’illusion de vie »… « Ceci est un faux », paraît-elle dire au lecteur chaque fois qu’un nouveau poème voit le jour sur la page blanche. C’est un faux, une farce, un trompe-l’œil, une mini-aventure dans l’opacité de la langue. La vraie vie est ailleurs, toujours ailleurs, ad vitam aeternam ailleurs :

« Jamais assez et cependant trop parlé
trop usé le dictionnaire vieille chose harcelée par
des vérités truquées
Un jour ce qui coule de la bouche
tombera peut-être sur du vrai
et petit ruisseau deviendra grand
petit poème deviendra ode
nuit noire deviendra lumière de jour
et la redite deviendra inédit » (18)

L’inédit serait la vraie aventure, l’origine, l’originel ! L’introuvable, puisque nous ne faisons que répéter les mêmes mots. Le poète aussi emprunte à toutes les bouches avant lui les mots qui ont été dits et redits. Dès lors, comment oser encore écrire ?

« Comment parler lorsque les mots
opposent un veto définitif
que faire :
aller à la gare ?
attendre le train de demain ?
s’en prendre à l’horaire
du débarquement sur la lune ?
tuer les images ?
assassiner le stylo ? » (19)

Peut-on renoncer au stylo ? A cet objet si cher qui prolonge la main du poète ? Comme la parole prolonge la pensée ?

« Ce n’est pas si simple
le mot je crois est fait
pour compliquer la langue
et le symbole est fait
pour parler à la place
des mots qui ont perdu
l’usage de la parole » (20)

Certes, le poète voudrait vivre plus qu’écrire, peut-être même vivre au lieu d’écrire. Il se noie cependant dans le « péché originel » de l’écriture qui est :

«… l’encre noire
de mon encrier
et le papier qu’elle féconde
et le verbe qui naît
(avec un petit v)
et ne cesse de revendiquer
ma place sous ce ciel
éclairé par l’été » (21)

Ce verbe est « avec un petit v » pour qu’on ne croie surtout pas à quelque divinisation que ce soit de la poésie toute entière prisonnière de l’encre et du papier. On peut continuer à constater tant qu’on veut que « dire n’est encore rien » sinon « une trace d’encre / sur un cahier jauni », on poursuit quand même la route de l’écriture, on s’enlise dans son paradoxe :

« Dire n’est rien
c’est l’objet qui tranche
c’est le soleil qui fait
c’est le vent qui agite l’air
c’est moi qui nais
et qui meurs

poésie innée
dans chacune de mes paroles
j’enterre une vérité » (22)

Un combat inégal. Nous sommes nés trompés mais jouons le jeu, c’est encore un signe de vie. Abstraction contre vie concrète, illusion contre réalité, le terrain du jeu n’est ni propre ni facile à parcourir en tenant toujours dans sa main droite la torche d’une victoire jamais atteinte, jamais consumée. Les objets auront toujours le dessus :

« N’importe quel mot
dira moins que ma main
serrée sur le loquet
de l’attente » (23)

Le toucher d’une main vaut plus que toutes les paroles restées de par leur essence en deçà de la vie matérielle qui est notre lot à tous et vers laquelle se portent tous nos désirs :

« Chercher le toucher
des bras désolés
porter nos rencontres
jusqu’au seuil
des paroles qui rôdent
autour de nos lèvres
paralysées

Arracher les mottes
de terre qui gisent
dans nos yeux
vider la poche de sang
qui enfle dans l’angoisse
laisser courir
vers le monde
un serrement de cœur » (24)

« L’interrogatoire » continue mais le monde et ses objets n’ont rien à nous répondre. Mutisme désespéré et non-savoir inné :

« J’interroge le stylo
l’encre sans réponse
le papier sans savoir
poème sans voix tu n’es
que l’ombilic qui me relie
à la mort souveraine
je fais partie
de l’inanima mundi » (25)

L’éloquence du poète, ou mieux sa loquacité maladive, n’arrive pas à soulever les cieux, ni à faire pâlir le soleil, tout n’est qu’un maigre amas de mots sans portée réelle, d’où le désespoir dans le harcèlement du temps qui passe :

« je sais mon éloquence
n’est qu’une parole de plus
sur le rebord d’un vase
rempli de métaphores
cependant j’écris
je note tout sur
cette feuille de luxure
qu’est mon écriture » (26)

« Je » mineur, « ne » majeur, le ne de la grande négation qui déferle jour après jour sur l’être, dans la violence d’une existence où un petit poème ne peut rien changer, une minuscule égratignure sur la paroi de l’immense machine qui nous broie :

« et ce maigre poème qui
n’est qu’un stratagème
pour déjouer le ne
pour défier le je » (27)

Se noyer dans la mer des mots et des phrases, se confondre avec ce qu’on voudrait être, pourquoi pas une parole pour une parodie de vie ! Poursuivre son ombre dans ce monde qui n’est « que vanité et poursuite du vent » pour citer l’Ecclésiaste. Parader !

« je ne dis que dire
sans plus rien dire
si dire ne sert à rien
si rien ne sert le dire
qui m’étouffe lorsque
la terre bouche
ma bouche atterrée » (28)

Aller de l’avant comme le taureau dans l’arène, dans le « noir des noirs » (p.51), sans espoir d’écho :

« je peux multiplier
l’exemple des gestes
coupés de leur écho » (29)

Aller tout droit sur la route tracée depuis toujours et sur laquelle pas une seule démarche ne sera neuve, différente des autres, pas une seule voix n’aura été inédite et où règne comme dans un cauchemar la redite :

« dire et redire
que je parle aux murs
que je n’arrête pas
de parler pour ne pas
m’arrêter pour ne pas
me taire pour ne pas
que les murs refusent
de m’écouter » (30)

La solution ? Il n’y en a aucune pour le moulin à paroles qu’est le poète. Il n’y a qu’une fin inscrite depuis toujours et un dépôt d’ossements dans la fosse commune de la banalité poétique répétée. On peut certes se révolter, aiguiser ses dents sur les Tables de la Loi sur lesquelles un Dieu quelconque a inscrit ses mots croisés et illisibles sans nous donner en même temps le dictionnaire approprié et la clé du savoir.

Bluma Finkelstein ne reconnaît pas d’autre utilité à la poésie. Les paroles que les hommes profèrent n’ont pas fait que du bien à l’humanité. L’alchimie a fait son temps et il faudra que beaucoup d’eau passe sur le Danube avant que nos verbes deviennent chair. Seule la chimie nous guérit. Si la poésie avait le pouvoir de faire sauter le verrou de la porte qui mène à l’éternité, alors seulement elle serait utile à l’homme :

« Et puis il y a eu la poésie. Fille du grand chêne au fond du jardin, avec ses feuilles fraîches me couvrant de leur sollicitude. Oui, la poésie, les signes indélébiles, les tablettes des Sumériens et le cahier de l’écolier.
Le verbe désaltéré par la larme d’une souffrance, l’écrit comme une revanche sur le verrou attentif et la porte agressive. » (31)

Cette porte n’ouvrira jamais. Kafka l’avait bien dit, lui qui ne voyait partout que portes et fenêtres closes. Où trouver le mot juste qui ouvre la porte de la connaissance ? Comment amadouer le gardien de l’espoir ?

« A la tombée du soir, quel mot choisir pour plaire ? Pour réconcilier l’être et le paraître ? Un mot de fierté conquise pour des rythmes de passage.
Un mot comme une épée dans la steppe poussiéreuse où court encore un chevalier oublié depuis le tournoi de l’empereur des brumes. Un tremblement de chair n’est jamais plus qu’une allergie à la poésie. » (32)



1 Le loquet du temps, Ed. Friches, 1998, p, 11.
2 Le loquet, p. 10.
3 Ibid.
4 Le guichet du destin, Ed. Intervention à haute voix, 2000, p. 5.
5 Mise en boîte, Ed. Cahiers Froissart, 1997, p.22.
6 Le guichet, p. 24.
7 Toutes les étoiles sauront.
8 Le guichet, p. 25.
9 Toutes les étoiles.
10 Le guichet, p.20.
11 Toutes les étoiles.
12 Ibid.
13 Le guichet, p. 18.
14 Ibid., p.13.
15 Faute de combattants, Ed. La Bartavelle, 1995, p. 14.
16 Le guichet, p. 11.
17 Ibid, p. 7.
18 Ibid, p. 6.
19 Pour un bout d’ombre, Ed. Clapàs, 1999, p. 1.
20 Ibid, p.9.
21 Ibid., p.10.
22 Ibid., p.11.
23 Ibid., p.15.
24 Ibid., p. 17.
25 Inanima mundi, poèmes anti-mystiques, Barre & Dayez Ed. 1991, p. 6.
26 Ibid., p. 7.
27 Ibid., p. 10.
28 Ibid., p. 49.
29 Ibid., p. 50.
30 Ibid., p. 51.
31 Toutes les étoiles.
32 Ibid.




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